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Le mystère des toiles de Sigmar Polke au Palazzo Grassi de Venise

 

La collection Pinault propose au Palazzo Grassi une rétrospective du peintre allemand. On l’y retrouve en esprit libre, maître de l’expérimentation fasciné par l’alchimie, mais aussi en artiste embrassant les sujets les plus sensibles de son époque.

Par Thibaut Wychowanok

Ohne Titel (vers 1972) de Sigmar Polke, collection Pinault.

Courtesy Michael Werner Gallery, New York - The Estate of Sigmar Polke/SIAE, Roma 2016.

 

 

Ce qui est merveilleux dans les rétrospectives réussies de grands artistes, c’est qu’elles nous en apprennent autant sur leur travail que sur ce qui fait l’étoffe d’un grand maître. Celle que le Palazzo Grassi, à Venise, consacre à l’Allemand Sigmar Polke (1941-2010), nous enseigne ainsi qu’un peintre majeur est un alchimiste de la couleur, de la forme et de la matière… et que Polke fut à cet égard un génie. L’expérimentation traverse son travail dès les années 60, même si elle devient plus évidente dans les années 80. Elle passe évidemment par ce qui fonda sa renommée d’artiste pop : le détournement de la photographie utilisée comme source de ses tableaux. Elle passe aussi par un recours à des outils singuliers – du photocopieur à la ponceuse – pour réaliser ses peintures. Sans oublier l’usage inspirant qu’il fit des psychotropes dans les années 70. Mais c’est surtout l’emploi de matières originales qui fascine. Dans l’exposition, on pourrait en effet passer son temps à lire les cartels des œuvres, qui recèlent une poésie étrange et cryptique : caséine, émail, spray, malachite, résine, laques et pigments divers, oxyde d’argent, encre, mica ferreux… On est en plein laboratoire. Chez Polke, la quête incessante de nouvelles couleurs et de nouveaux effets est non seulement une manière de réinventer la peinture, mais aussi d’en faire un art pleinement vivant. Les vidéos présentées à Venise sont édifiantes. On y voit le peintre en pleine activité face à la toile, chalumeau à la main, comme le véritable artisan qu’il était. Ou encore des coulures filmées en gros plan telles des rivières de magma sur ses tableaux monumentaux. Le résultat, qu’il s’agisse d’une peinture figurative ou abstraite (chez Polke, les deux se mêlent), est toujours autant halluciné que mystérieux.

 

 

Strahlen Sehen (2006-2007) de Sigmar Polke, collection Lambrecht-Schadeberg, lauréat du prix Rubens de la Ville de Siegen, musée d’Art contemporain, Siegen. 

The Estate of Sigmar Polke, Cologne/VG Bild-Kunst, Bonn, 2016.

 

C’est l’une des autres caractéristiques des grands artistes que de ne pas se laisser approcher si facilement. La toile dévoile autant qu’elle cache. Son Message de Marie-Antoinette à la Conciergerie (1989), issu d’une série dédiée à la Révolution française, s’offre tout d’abord comme une composition abstraite magistrale. Mais, alors qu’on s’en approche, apparaissent des éléments granuleux. En réalité, le tableau a été percé à l’aide d’une aiguille afin de reproduire le message codé envoyé par Marie-Antoinette au comte Fersen. La peinture chez Polke est un théâtre d’ombres mystérieuses, un grand décor qui demande parfois à ce que l’on accepte de regarder derrière. Montrer l’arrière du décor est, justement, ce que propose – au sens littéral – l’atrium du Palazzo Grassi, où sont installés les Axial Age (2005), gigantesques toiles translucides où un liquide jaunâtre devient pourpre sous l’effet de l’exposition au soleil. Exemples parfaits de l’alchimie en action. Dans l'atrium, une fois n’est pas coutume, on peut se balader autour des peintures et observer l’envers du tableau… aussi intéressant que l’endroit. Car le peintre peignait souvent les deux faces de la toile, afin d’obtenir des effets par transparence. On perçoit même jusqu’au châssis. Polke semble à tout moment nous dire que si la peinture peut être transcendante, elle n’est en même temps que cela : du bois et une toile. Si la magie opère, il ne faut jamais être dupe. Le motif du théâtre est parfois le sujet central de la peinture. En 2005, Polke réalise deux toiles qui se complètent, l’une étant comme le négatif de l’autre. Il y peint de petites figures représentant des personnages ou des animaux de cirque. Comme à son habitude, il projetait sur la gigantesque toile des images récupérées afin de les reproduire de ses propres mains, souvent de nuit. Une toile qu’il sélectionnait lui-même, selon la couleur et le motif pour l’intégrer à part entière à sa composition.

Die Trennung des Mondes von den einzelnen Planeten (2015) et Zirkusfiguren (2005) de Sigmar Polke, collection Pinault, vue de l’installation au Palazzo Grassi.

Photo : Matteo De Fina. The Estate of Sigmar Polke/SIAE 2016.

 

 

Si on reconnaît un grand artiste à son audace et à son irrévérence (envers son art, par son habileté à en tester les limites, et envers lui-même, par son adresse à ne jamais se répéter), sa capacité à parler de notre époque apparaît tout aussi essentielle. Et voilà un domaine dans lequel Polke excelle également. Il s’intéresse très tôt au comics et au cinéma hollywoodien. Mais ses sources sont nombreuses, et sa culture encyclopédique. Il s’en prend, avec toute l’ironie possible, à ces images qui envahissent les médias de masse. Il interroge leur valeur et leur signification. Il embrasse les sujets d’actualité, parfois de manière détournée. Son Sans titre (Repos avant la fuite en Égypte) [1997] s’attaque, à travers ce thème biblique, à la délicate question des réfugiés. Qui sont aujourd’hui les nouveaux enfants d’Israël fuyant l’Égypte ? Sommes-nous plus humains avec eux à présent ? À travers cette exposition conçue par Guy Tosatto et Elena Geuna pour la collection Pinault, Polke nous livre, depuis les sphères spirituelles et sacrées où il doit errer aujourd’hui en maître alchimiste, sa définition de l’art. Une invitation au rêve autant qu’une réflexion sur le monde. Un lieu magique de métamorphose permanente.

 

 

Sigmar Polke,

au Palazzo Grassi, Venise, 

jusqu’au 6 novembre 2016.

 

 

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