À première vue, les esquisses colorées de Soufiane Ababri convoquent une imagerie insouciante faite de corps nus, de baisers exaltants et de personnages anonymes qui arborent fièrement un look streetwear. Avec une aisance maladroite, l’artiste griffonne des hommes masquant leur sexe. Exposées jusqu’au 23 février à la galerie The Pill d’Istanbul, ses hachures multicolores figurent des personnages dont la pilosité, la musculature et la pudeur modérée font surgir un leitmotiv : celui de la virilité. Fil d’Ariane, l’homosexualité heurte violemment un passé colonial, un racisme dont les stigmates gravitent inlassablement autour du globe. Et ce sont justement des mécanismes de domination que Soufiane Ababri cherche à révéler, discréditer puis démanteler. Pourtant, avec ses représentations lumineuses et naïves, le dessinateur refuse de porter l’étendard de la cause queer. Refusant l’appellation de “militant”, il se contente de faire écho à un monde qui l’observe, pour mieux l’observer à son tour. 

 

Délicieusement rebelle, l’œuvre érotique de ce natif de Rabat (Maroc) interroge l’identité, l’héritage – au sens le plus large du terme – et aurait pu illustrer un ouvrage de Guillaume Dustan. Croisière solitaire aussi fantasque que parodique, ce solo show présente des œuvres performatives qui n’existent que par et pour ce qu’elle dévoile. Des œuvres allongées, lascives, qui esquivent les conventions des écoles d’art. Car c’est depuis son lit devenu atelier, que Soufiane Ababri a donné naissance à ses judicieux Bed Work. L’artiste marocain célèbre la paresse et tient à cette technique qui fait sens. Une dextérité propre aux peintres d’orient dont les personnage se lovent nonchalamment sur des divans luxueux. Depuis son lit, il déploie un espace de rêve intime, enfantin et résolument politique.

 

 

“Memories of a Solitary Cruise”, Soufiane Ababri, galerie The Pill, Istanbul.