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14 Juin

Sex dolls ou bébés poupées... quand l'homme s'enflamme pour des objets

 

Deux photographes américaines, Jamie Diamond et Elena Dorfman, investissent la Fondation Prada à Milan et nous parlent du lien d’amour que l’homme peut porter à un objet inanimé. En l’occurrence ici deux poupées, la reborn doll et la sex doll. L’exposition “Surrogati. Un amore ideale” est à découvrir perchée en haut de la galerie Victor-Emmanuel-II à Milan, l’Osservatorio de la Fondation Prada.

Par Auguste Schwarcz

Vue de l’exposition “Surrogati. Un amore ideale”, Osservatorio de la Fondation Prada, à Milan avec les photographies de Jamie Diamond : “Aisha” (2014), “Harry” (2014), “Kameko” (2014) et “Troy” (2014), de la série “Nine Months of Reborning”. Courtesy of Fondazione Prada, Photo : Mattia Balsamini

À l’entrée de l’exposition, une série de portraits de bébés qu’on jurerait vrais. C’est la série de Jamie Diamond, Nine Months of Reborning, réalisée en 2014, qui présente sur fond bleu des portraits de reborn dolls, des poupées de bébés parfaitement réalistes. Derrière la cimaise, un trombinoscope de visages de sex dolls, des poupées gonflables sexuelles ; soit les œuvres Grilfriend 1 et Girlfriend 2 de la photographe Elena Dorfman. Ce dos-à-dos – deux agencements se répondant malgré l’écart utilitaire évident entre les sujets de ces photographies – annonce le propos de l’exposition : Surrogati, qui signifie en italien le “substitut” (“ce qui peut remplacer quelque chose en jouant le même rôle”). Ici, les pulsions sexuelles naturelles de l’humain et le désir de maternité s’assouvissent dans une relation avec des simulacres de bambins et de conjoints.

 

Si Melissa Harris, la commissaire de l’exposition, a choisi ce thème, c’est pour rendre compte de l’ère dans laquelle nous vivons, où, chez certains, le refus de la solitude ou l’infertilité motivent l’appel à des mères porteuses, ou l’achat de partenaires en silicone. Sans oublier de mentionner que l’Italie, où la Fondation Prada est installée, est l’un des pays les plus opposés à la gestation pour autrui (GPA), qu’elle réprime socialement et condamne pénalement à des peines allant de trois mois à deux ans de réclusion, et jusqu’à un million d’euros d’amende. C’est sans doute pourquoi “Un amore ideale” [Un amour idéal] vient juste ensuite : un amour idéal comme véritable, un amour idéal comme utopique.

Elena Dofman, Galatea 4 (2002), de la série “Still Lovers”. Impression chromogénique sur aluminium, 75,6 x 75,6 cm. Courtesy of the artist

Elena Dofman, Sidore 4 (2001), de la série “Still Lovers”. Impression chromogénique sur aluminium, 76,0 x 75,5 cm. Courtesy of the artist

La notion de maternité traverse l’œuvre de Jamie Diamond qui, tout au long de ses séries, explore la complexité du lien familial. Sa toute première série, “I Promise to Be a Good Mother” (2007-2012), présentée à l’étage, montre Jamie Diamond se photographiant dans les habits de sa mère, et rejouant avec Annabelle, une poupée reborn, certains de ses souvenirs d’enfance qu’elle avait pour habitude d’écrire dans un carnet lorsqu’elle avait 9 ans. Dans ces autoportraits en tant que mère et fille, capturés dans des mises en situation banales, elle corrèle les différentes temporalités de sa vie – son passé (de fille), son présent (de femme) et son futur anticipé (de mère).

 

Cette série devance une autre de ses œuvres : “Forever Mothers” (2012-2018), série de portraits étranges et touchants sur les mères de The Reborners, une communauté américaine de femmes artistes qui conçoivent ensemble des reborn dolls. Impliquées dans la production de ces bébés plus vrais que nature – à l’image de la mère qui noue un lien avec sa progéniture lorsqu’elle est enceinte – la série montre l’attachement sentimental et émotionnel que ces femmes entretiennent avec ces objets inanimés. Dans ces photographies, l'humain est au centre de la composition et semble s'extraire de l'espace intérieur des oeuvres, renforçant ainsi l'effet d'inquiétante étrangeté qui en émane. Simplement titrés Mother Karen, Mother Cherry ou Mother Brenda, ces portraits pseudo-maternels de femmes qui tiennent dans leurs bras ces objets anthropomorphes nous provoquent une émotion complexe. Entre répulsion et fascination, sordidité ou attendrissement, qu’importe : le sentiment maternel est présent et le désir de maternité se cristallise dans ces substituts de bambins.

Jamie Diamond, “Mother Cherry” (2018), de la série “Forever Mothers”. Impression pigmentaire, 81 x 101,5 cm. Courtesy of the artist

L’homme et la femme esseulés sont les deux protagonistes de la série “Still Lovers” (2001-2004), qui rendit Elena Dorfman célèbre. Ces figures, symboles d’une société recluse dans ses marges, comblent des manques (sexuels et émotionnels) par la présence de poupées à échelle humaine, prenant alors la place de réels partenaires de vie. Déroutant par la neutralité de sa facture – où une lumière douce caresse la peau de ses sujets consolidant l'hésitation visuelle entre factice et réel –, le travail d’Elena Dorfman ne procède pas tant d’une démarche documentaire que d’un travail élévateur, où le droit à un amour idéal appartient à tous, et est une recherche de tous. Loin de l’univers d’un Hans Bellmer (artiste franco-allemand du siècle précédent, désigné par les psychanalystes comme un “fétichiste des poupées”), qui nous faisait pénétrer dans le monde fascinant et malsain de poupées éventrées et désarticulées, Elena Dorfman met, elle, en valeur le lien émotionnel entre l’homme et l’objet.

 

Peau lisse et jeune, corps svelte et généreux, grands yeux et bouche pulpeuse, nommées Ginger Brook 4, Jamie 1 ou CJ 3 (leurs noms de catalogue d’achat, probablement), ces femmes en silicone font le constat pesant de ce à quoi la féminité doit ressembler aujourd’hui. Disponible, muette et toujours souriante, ces sex dolls, comme partenaires de vie, traduisent derrière les apparences les attentes d’un homme exclu de la société, qui comble le vide par un substitut sexuel, troque son ouverture d’esprit potentielle par sa propre réclusion sociale.

Vue de l’exposition “Surrogati. Un amore ideale”, Osservatorio de la Fondation Prada, à Milan, avec les photographies d'Elena Dorfman, de la série “Still Lovers”. Courtesy of Fondazione Prada, Photo : Mattia Balsamini

Malgré toute l’étrangeté, l’invraisemblance et l’insolite du sujet, c’est bien “un amour idéal” qui transparaît dans ces images. Traitées sobrement, avec un grain photographique standard et des couleurs naturelles, les œuvres d’Elena Dorfman et de Jamie Diamond présentent des hommes et des femmes dans la simple vérité de leur état sentimental. Pris dans la quête d’assouvissement de leurs désirs et dans une recherche inespérée d’amour et de compagnie, ces pygmalions modernes ont renoncé à la solitude et donnent au regard une définition singulière de l’épanouissement sentimental.

 

Exposition Surrogati. Un amore ideale, Osservatorio de la Fondation Prada, Milan, jusqu’au 22 juillet.

Elena Dofman, CJ & Taffy 5 (2002), de la série “Still Lovers”. Impression chromogénique sur aluminium, 75,6 x 75,6 cm. Courtesy of the artist

Elena Dofman, Rebecca 1 (2001), de la série “Still Lovers”. Impression chromogénique sur aluminium, 75,6 x 75,6 cm. Courtesy of the artist

Jamie Diamond, Mother Marilyn (2012), de la série “Forever Mothers”. Impression pigmentaire, 81 x 101,5 cm. Courtesy of the artist

Jamie Diamond, Mother Brenda (2012), de la série “Forever Mothers”. Impression pigmentaire, 81 x 101,5 cm. Courtesy of the artist

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