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Numéro
27

Peep-shows, strip-tease, films X : l'écrivain Thomas Clerc nous entraîne dans sa "Cave" lubrique

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En 2013, l'écrivain Thomas Clerc livrait  Intérieur, roman où il épuisait  une à une les différentes pièces de son appartement parisien. Explorateur des espaces domestiques, il revient aujourd'hui avec Cave, une traversée souterraine qui s'apparente à une expédition dans sa propre psyché, à la rencontre de ses fantasmes refoulés.

Couverture de “Cave” de Thomas Clerc / Portraits de Thomas Clerc par Francesca Mantovani pour les Editions Gallimard

Né à Neuilly-sur-Seine, résidant dans le très chic 16e arrondissement, agrégé de lettres modernes et professeur à l’université Paris-Nanterre, Thomas Clerc affiche un parcours d’homme rangé qui, au premier abord, pourrait surprendre chez l'auteur de Cave, roman qui nous invite à explorer les profondeurs de la luxure. Or c'est précisément ce décalage qui fait la réussite de ce roman. Fasciné par l'écrivain Guillaume Dustan, qui a lui-même mis en scène dans ses romans sa vie sexuelle débridée, Thomas Clerc est le préfacier de l'inventeur de “l’autobiopornographie” – genre faisant du vécu sexuel de l’auteur la matière première de la narration. Toutefois, l'écrivain n’a pas eu la même vie que son prédécesseur littéraire, dont la sexualité débridée a fait autant polémique que sa littérature. Plutôt que de s’inventer un mythe, Thomas Clerc, dans Cave, prend le parti inverse, préférant souligner l’écart qui le sépare de ses fantasmes, tournant ses inassouvissements successifs à la dérision. Dès le titre, d'ailleurs, l'écrivain joue, avec humour, sur la polysémie du mot "cave" sur le dos de son personnage, un “cave” étant un terme argotique désignant un looser, une personne non initiée.

 

En descendant dans sa cave, Thomas Clerc part à la découverte de son inconscient. L’écrivain français n’en est pas à sa première tentative d’exploration littéraire d’un espace domestique. Dans les pages d’Intérieur (2013), il amorçait déjà ce travail de renouvellement du regard sur le lieu famlier par excellence : le chez-soi. Après avoir examiné, pièce après pièce, les 50m2 de son appartement parisien, il s’est aperçu qu’il n’était pas allé au bout de sa mission et avait oublié une pièce, son sous-sol. Dans ce nouveau roman écrit à la première personne, Cave, paru le 19 août chez Gallimard, l’auteur de 56 ans ne fait pas seulement l’inventaire des objets encombrants qui s’y trouvent. Au cours de cette descente dans son monde souterrain, il rencontre une série de personnages lubriques, la plupart féminins, incarnations des fantasmes relégués dans les bas-fonds de son imaginaire. À travers ces galeries, le protagoniste – qui n’est autre que Thomas Clerc lui-même –, est le spectateur de plusieurs animations, qui ont toutes le sexe pour motif : un cinéma X, une salle de strip-tease, peep-show, etc. S’il devrait avoir de quoi sustenter son voyeurisme, très vite, ces différentes performances se transforment en anti-spectacles…

 

Cave fait de Thomas Clerc la dupe de ses propres fantasmes. La plupart des personnes qu’il rencontre se jouent de lui, comme cette  strip-teaseuse dont l’effeuillage n’en finit jamais, un nouveau tee-shirt apparaissant toujours sous celui qu’elle retire. Il y a aussi cette femme en lingerie fine à l’intérieur d’une cabine qui, au moment précis où on la regarde, se rhabille et se livre à des activités dépourvues de connotations sexuelles : allumer la télé, peler une carotte, boire de l’eau, etc. Promesse de descente dans les fantasmes les plus secrets, le voyage intérieur de Thomas Clerc se révèle un itinéraire de frustrations. Flirtant avec ses vices, son alter ego fictif ne tarde pas à s’apercevoir qu’il a eu les yeux plus gros que le ventre – ou ce qui se trouve plus bas. Au premier niveau de sa galerie mentale a été creusée une salle de cinéma. D’abord des films pornographiques qui y sont projetés. Le protagoniste semble jusque-là plutôt à l’aise… Mais bientôt, l’écran disparait pour laisser place à un véritable coït engagé sous ses yeux : “leur chair double est trop proche de la mienne”, s’exclame le personnage, tout d’un coup heurté par un réel qui le gêne. “Tu te contentes, misérable, de voir, de faire triompher les forces optiques sur tes capacités haptiques” écrit-il plus loin, dans son style aphoristique où l’économie des mots produit un maximum de sens ["haptique" étant un terme dérivé du grec haptein signifiant "toucher"], déplorant son incapacité à vivre ses désirs autrement que sur le mode de la distance.

 

Cave, Thomas Clerc, Gallimard (coll. L’arbalète), disponible.