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Rencontre avec Tino Sehgal, l’artiste dont tout Paris va parler à la rentrée

 

Avant son exposition-événement au Palais de Tokyo en octobre à Paris, Tino Sehgal a présenté, place Jemaa el-Fna, une nouvelle pièce chorégraphiée qui a enflammé Marrakech. L’artiste discret a répondu à cette occasion à quelques questions sur son travail.

Par Thibaut Wychowanok

Tino Sehgal photographié place Jemaa el-Fna en mai 2016.

Crédit Khalil Nemmaoui

 

 

Invité sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech jusqu’au 5 juin par la commissaire d’exposition Mouna Mekouar, Tino Sehgal propose une expérience unique au monde, de 11 heures du matin jusqu’à la tombée de la nuit. L’artiste y déploie avec sa troupe un medley puissant de ses “situations” réadaptées pour l’occasion, des moments chorégraphiés par ses soins où peuvent se mêler chants et danses. Ils forment au milieu de la place une “halqa”, à l’instar de ces cercles ancestraux (des charmeurs de serpents aux conteurs) qui ont toujours peuplé la place historique de Marrakech et ont permis à celle-ci d’entrer au patrimoine immatériel de l’Unesco. À l’issue de l’une de ces interventions qui avaient, une nouvelle fois, enflammé la place, Tino Sehgal a accepté de répondre à quelques questions.

 

Numéro : La présentation de votre travail, n’impliquant ni œuvres physiques ni traces matérielles (captations photo ou vidéo), s’éloigne des canons de l’exposition d’art contemporain. En quoi le contexte de la place Jemaa el-Fna renouvelle-t-il votre réflexion ?

Tino Sehgal : Le format de l’exposition d’art telle qu’on la connaît aujourd’hui est finalement très récent. Il date plus ou moins de la Révolution française et il est très lié à l’émergence du libéralisme et à la valorisation de l’individu qui l’a accompagnée. Avec une exposition, je suis libre de regarder quand je veux, autant de temps que je veux. Cette conception moderne est très différente de formats plus anciens comme le théâtre. Au théâtre, il est moins question d’individus que de corps collectif. On y est moins libre. Et lorsque l’on décide de quitter la pièce avant la fin, on ressent toujours une gêne. Je me trouve à un moment de mon travail où j’essaie de créer des moments qui soient à la fois collectifs et libéraux – au sens où ils prennent en compte la liberté de l’individu. En arrivant sur la place Jemaa el-Fna, j’ai réalisé que ce lieu répondait exactement à mon attente. Les halqa comme celles des acrobates ou des charmeurs de serpent laissent libre. On y vient et on en part quand on le veut. Pourtant, elles engendrent en même temps une énergie collective. Je veux pouvoir créer à travers mes œuvres de tels collectifs temporaires.

 

Comment avez-vous conçu votre intervention place Jemaa el-Fna ?

D’habitude, et c’est encore le cas pour l’exposition à venir au Palais de Tokyo, je cherche sur place les personnes qui participeront à mes situations. Mais en découvrant Jemaa el-Fna, j’ai compris que chaque halqa formait un peu une troupe. Je voulais suivre le protocole de la place tout en apportant ma sensibilité occidentale. J’ai donc décidé de venir avec ma “troupe”, des danseurs avec lesquels je travaille régulièrement depuis quatre ans.

 

Les situations que vous proposez évoluent tout au long de la journée. Le matin, un danseur se meut comme un serpent sur le sol. Le soir, vous enflammez la place avec des chants et des danses. Quelle part laissez-vous à l’improvisation ?

L’ensemble est plus ou moins composé de trois œuvres. Avec Instead of allowing some thing to rise up to your face dancing bruce and dan and other things, une personne bouge en effet lentement sur le sol. Cette pièce sera également présentée à l’Opéra de Paris en septembre. Une deuxième œuvre, Yet Untitled, avait été montrée à la Biennale de Venise. On y voyait des gens sur les genoux, dansant et chantant. Vous aviez peut-être vu à la Documenta de Kassel la troisième, This Variation. S’y ajoutent d’autres petites scènes que j’ai construites ces dernières années mais qui ne forment pas vraiment des œuvres à part entière.

 

En mêlant différentes situations, vous brouillez un peu plus la notion d’œuvre unique et autonome…

Cette idée de l’œuvre indépendante est également très moderne. Et la modernité est une pensée de la séparation. On sépare les disciplines. On sépare les œuvres les unes des autres. À l’instar d’artistes comme Pierre Huyghe ou Philippe Parreno avec lesquels je parle beaucoup, j’envisage les choses au contraire sous l’angle du réseau et de l’association. Je lie différentes œuvres entre elles. Et je lie ces œuvres aux moments et au jour où elles ont lieu. Elles seront sans doute différentes demain…

 

Place Jemaa el-FnaMarrakech, du 13 mai au 5 juin, de 11heures à la tombée de la nuit (sauf le lundi). 

Retrouvez notre reportage sur Tino Sehgal place Jemaa el-Fna ici.

Tino Sehgal est représenté par la Galerie Marian Goodman

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