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Numéro
06

3 raisons d’aller découvrir les trésors de la Collection Al Thani à l'hôtel de la Marine

Art

Rouvert après quatre ans de travaux depuis le mois de juin, l'hôtel de la Marine, chef-d'œuvre d’architecture du XVIIIe siècle donnant sur la place de la Concorde, propose un riche aperçu de la Collection Al Thani, propriété du prince qatari Cheikh Hamad bin Abdullah Al Thani. Entre arts de l’islam, masques africains et vestiges de la Chine impériale, environ 120 œuvres et objets d’art issus des quatre coins du monde y sont présentés, datant du néolithique au XIXe siècle. Des pièces fascinantes qui témoignent d'une incroyable diversité de sujets représentés, de l'omniprésence du sacré, et de savoir-faire d’exception.

Contemplatrice d’étoiles. Asie Mineure occidentale, période chalcolithique, vers 3300-2500 av. J.-C. Marbre, pigment, H 20 x l 8,3 x P 7,1 cm. Vue de l’exposition Trésors de la Collection Al Thani à l’Hôtel de la Marine. © The Al Thani Collection 2021. All rights reserved. Photographie par Marc Domage.

Tête d’une figure royale. Égypte ; Nouvel Empire, 1475- 1292 av. J.-C. Jaspe rouge. H. 9,6 cm ; L. 6,1 cm ; prof. 7,5 cm © The Al Thani Collection 2018. All rights reserved. Photograph taken by Todd-White Art Photography

Des représentations du corps multiples et audacieuses

 

 

Les quatre salles de l’exposition de la Collection Al Thani le confirment : entre masques souriants, scènes de conquête gravées sur des assiettes et sculptures anthropomorphes, le corps humain est bien le sujet qui obsède les civilisations, depuis la préhistoire et à travers tous les continents. Parmi la pluie de feuilles dorées qui illumine la première galerie, sept chefs-d’œuvre de la collection offrent un premier aperçu des multiples manières dont les artistes ont figuré le corps, et établissent des ponts entre les cultures et les époques. Une figurine en cuivre à l’effigie d’un homme barbu facétieux, réalisée dans l’Asie centrale antique, interpelle par son regard espiègle, ses deux cornes et sa paire d’oreilles pointues rappelant la figure du satyre dans la mythologie grecque, tandis que, non loin, un petit visage harmonieux et serein sculpté dans la jaspe rouge incarne, par son nez fin, ses grands yeux et sa rondeur, un idéal de beauté de l’Antiquité égyptienne qui correspondrait tout aussi bien aux standards occidentaux d’aujourd’hui. Mais c'est la silhouette en marbre blanc qui se dresse, stoïque, dans l’un des écrins, qui arrête le regard. Sa tête sans visage est faite d'un ovale qui s'étire sur les côtés, les épaules formées d'un simple arc de cercle, avec un peu plus bas une taille qui s’affine pour achever son corps en pointe. Réalisée au néolithique en Asie Mineure occidentale, cette sculpture épurée pourrait bien rappeler au spectateur contemporain, par la géométrisation de la silhouette, les corps représentés par les cubistes au début du 20e siècle. Une réflexion similaire vient d'ailleurs à l’esprit, dans la galerie suivante, devant une tête en bois et fer du 19e siècle, issue du Gabon. Étroit et allongé, son visage inspirera quelques décennies plus tard, dans l’Europe de la modernité, un certain Amedeo Modigliani….

Buste de l’empereur Hadrien. Tête : atelier de la cour de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen, Italie du Sud, vers 1240. Torse : Venise, seconde moitié du XVIe siècle. Calcédoine, vermeil, émail, perles. Socle: vers 1850. H. 20,8 cm ; L. 18,8 cm ; prof. 9,5 cm © The Al Thani Collection 2018. All rights reserved. Photograph taken by Todd-White Art Photography

Ornement. Istanbul, Turquie ; époque ottomane, vers 1650 Or, spinelles, émeraudes, émail H 8,5 x l 7,4 cm. Vue de l’exposition Trésors de la Collection Al Thani à l’Hôtel de la Marine. © The Al Thani Collection 2021. All rights reserved. Photographie par Marc Domage.

Des techniques et matériaux exceptionnels

 

 

Au milieu de la galerie consacrée aux arts de l’islam, un perroquet étincelle : perché sur un socle, l’oiseau arbore un plumage intégralement composé d'or et d'émeraude, et incrusté de dizaines de rubis et diamants taillés en poire. L’opulence de cet objet, réalisé dans l’Inde moghole de la fin du 18e siècle pour décorer la salle du roi d’Hyderabad (ancien État qui était situé au centre de l'Inde), montre la capacité d’un royaume à s’offrir les pierres les plus précieuses aussi bien que les exceptionnels savoir-faire nécessaires pour les travailler. Présentée au cœur de l’hôtel de la Marine (lui-même trésor architectural mettant à l’honneur l’art de la dorure, de la peinture et de la marqueterie du XVIIIe siècle), la Collection Al Thani renferme de nombreux témoignages des talents techniques qui ont façonné l’art depuis ses origines. Tel ce buste de l’empereur Hadrien, dont la tête en calcédoine surmonte une armure, détaillée, en vermeil et perles. Ou encore, cette coupe en agate – l’une des pierres les plus difficiles à travailler. Là, c'est un service tibétain du Moyen-âge qui est source d'émerveillement : un plat et une carafe en or martelé, ornés d’un lion et de phénix en turquoises. Tandis qu'ici, ce tout petit objet ciselé, haut d'à peine quelques centimètres, révèle une tête de panthère sculptée dans la jaspe rouge : une pièce de jeu de la reine égyptienne Hatchepsout ! La maîtrise de ces matériaux rares, souvent au service du pouvoir en place, permet également de raconter des histoires : sur une petite plaque en or issue de l’Asie des années 400 avant Jésus Christ, on découvre en relief le roi de Perse assis sur son trône, entouré de ses serviteurs. Les motifs et chevaux qui encadrent cette scène subliment son caractère royal par la présence de lapis-lazuli, cornaline, turquoise et agate.

Ours. Chine ; dynastie des Han occidentaux, 206 av. J.-C. - 25 apr. J.-C. Bronze doré. H. 7,6 cm ; L. 7,8 cm ; prof. 5,5 cm © The Al Thani Collection 2018. All rights reserved. Photograph taken by Todd-White Art Photography

Le prince Murad Bakhsh avec de saints hommes et sa suite. Folio de l’Album de Saint- Pétersbourg. Signé Govardhan Peinture : Inde ; Époque moghole, vers 1638 Marges sign.es par Muhammad Baqir et Muhammad Hadi. Iran, dat.es de 1756-1757 (1170 H.) Calligraphie au revers par ‘Imad al-Hasani, Iran, vers 1610. Papier, pigments opaques, or, encre © The Al Thani Collection 2017. All rights reserved. Photograph taken by Matt Pia

D'innombrables figures du sacré

 

 

Entre phénix et paons, taureau et chevaux ailés, sanglier et antilopes, les animaux et créatures qui apparaissent dans les œuvres de la Collection Al Thani n’ont rien d’innocent. Symbolique, leur présence est toujours rattachée à un mythe ou une tradition cultuelle, rappelant le rôle du sacré dans ces diverses époques et civilisations. La figurine dorée exposée dans la première galerie en est la preuve : sculpté dans bronze, cet ours avachi se grattant l’oreille représente l’importance de l’animal dans la Chine de la dynastie des Han, où il incarnait la puissance guerrière et le chamanisme, autant qu’il pouvait annoncer la naissance d’un garçon. Présent au fil des quatre salles de l’exposition, le sacré peut aussi émerger à travers des symboles plus abstraits, comme le nœud ornant une broche en or de la Grèce antique : baptisé “nœud d’Héraclès”, en hommage au demi-dieu, fils de Zeus, qui fut chargé de douze  travaux, il symbolise force, vigueur et fécondité. Mais c’est sans doute dans la salle consacrée aux arts de l’islam que l’on retrouve les plus nombreuses évocations du sacré. Entre les extraits du Coran écrits sur parchemin, sublimés par la peinture dorée autant que par l’art de la calligraphie arabe, les aventures du prophète Muhammad racontées sur de sublimes manuscrits illustrés d’Afghanistan, ou encore un plateau en laiton où sont gravées jeunes femmes nues et poissons (qui pourraient évoquer la transition entre la religion grecque antique et l’islam), ces œuvres montent comment la croyance a généré au fil des siècles un nombre impressionnant de créations exceptionnelles, dont l’exposition dévoile ici un échantillon percutant.

 

 

Trésors de la Collection AlThani, à l’hôtel de la Marine, 2, place de la Concorde, Paris 8e.

Vue de l’exposition Trésors de la Collection Al Thani à l’Hôtel de la Marine. © The Al Thani Collection 2021. All rights reserved. Photographie par Marc Domage.