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Qui est Trisha Donnelly, l'une des artistes les plus audacieuses de notre époque ?

 

A l’époque ou règne la surenchère de spectaculaire, Trisha Donnelly ose miser sur la grâce absolue d’images poétiques qui jouent a cache-cache avec le désir du spectateur. Une audace a contre-courant.

Par Eric Troncy

Vue de l’exposition de Trisha Donnelly au musée Serralves de Porto

 

Deux apparitions récentes de son œuvre ont confirmé ce que l’on savait déjà : Trisha Donnelly n’est décidément pas une artiste comme les autres. À celles et ceux qui en doutaient encore, elle en donna deux preuves supplémentaires au début de l’été, à Bâle et à Porto – et les occasions sont plutôt rares de voir les œuvres de cette artiste américaine née en 1974 à San Francisco et qui vit désormais à New York. Ses expositions sont rares et, par chance, les Parisiens n’en furent jamais privés grâce au flair infaillible de la galerie Air de Paris qui expose son travail depuis ses débuts en 2002 : elle sortait alors à peine de la Yale University School of Art où elle passait son Master of Fine Arts. L’occasion de faire l’expérience unique que constitue la visite d’une de ses expositions se présentera prochainement aux retardataires comme aux fans, tandis que le Palais de Tokyo reçut récemment de la part de cette artiste plutôt réservée un oui à la proposition de l’exposer en 2017. Un oui qui ne signifie nullement, d’ailleurs, que l’exposition aura lieu.

Vue de l’exposition de Trisha Donnelly au musée Serralves de Porto.

 

Au restaurant de la Kunsthalle de Bâle où un dîner était donné en son honneur au soir de l’inauguration de la foire Art Basel, Donnelly apparaît finalement. (Sa venue en Europe n’était pas assurée et rien ne garantissait sa présence au dîner organisé pour elle.) Elle est en sus assez décontractée, bien qu’elle soit d’une timidité qui lui interdit de goûter au plaisir des célébrations et ne soit pas particulièrement à l’aise dans les grandes réunions. Celle-ci a un caractère familial – une centaine de convives tout de même – et elle y est entourée de ses galeristes – Florence Bonnefous et Édouard Merino d’Air de Paris, Casey Kaplan qui l’expose à New York, Eva Presenhuber qui l’expose en Suisse – et des conservateurs de musée qui ont travaillé avec elle dans le passé, y compris Suzanne Cotter qui l’exposa au musée Modern Art Oxford en Grande-Bretagne lorsqu’elle le codirigeait, et l’expose à nouveau au musée Serralves de Porto où elle travaille désormais. On ne se défait pas si facilement, en effet, de la passion que suscite son œuvre, et il y a une certaine forme d’excitation et de joie à côtoyer cette artiste une fois acquise la conviction que, décidément, elle est vraiment différente des autres. L’œuvre Untitled (2015) qu’elle présentait dans la section Unlimited d’Art Basel (une section logée dans un hall immense et qui ne rassemble que des œuvres de grande taille – y compris de monumentales horreurs tel ce temple d’Ai Weiwei d’une prétention sans nom) s’est rapidement distinguée parmi les chefs-d’œuvre exposés : un tableau remarquable de James Rosenquist, si long qu’il semblait ne pas avoir de limites, une peinture de Frank Stella tout aussi gigantesque et, surtout, une incroyable sculpture de Robert Grosvenor réalisée au milieu des années 60 et détruite, qui fut reconstruite à l’occasion de la foire, laissant stupéfaits les historiens qui ne connaissaient de cette longue lame de métal oblique suspendue au plafond et comme en lévitation au-dessus du sol, que des photographies en noir et blanc, et découvraient alors qu’elle n’était pas de couleur noire, mais d’un jaune citron plutôt imprévu – et ravissant. Cette sculpture est un bon véhicule pour entrer dans l’œuvre de Donnelly, qui partage avec elle quelques similitudes : elle est un objet poétique, incompréhensible, inattendu, d’une grâce absolue, et l’on peut la contempler des heures durant sans en venir à bout ni résoudre son énigme. 

Vue de l’exposition de Trisha Donnelly au musée Serralves de Porto.

 

L’œuvre présentée par Donnelly est de cet ordre, et les visiteurs qui s’engageaient dans la salle assombrie où elle était exposée ne ressortaient parfois qu’après plusieurs dizaines de minutes, certains demeurant une heure devant la projection d’une image qu’il était difficile de décrire au premier abord comme fixe ou animée. Complexe, cette image faite au trait blanc sur fond noir n’était pas figurative : un réseau sophistiqué de petits cercles, de traits et de surfaces semblant représenter quelque chose – mais quoi ? – et semblant animé par la lumière de la projection. Certains y virent des formes qui évoquaient Le Baiser (1907-1908) de Gustav Klimt, d’autres acquirent la certitude qu’il s’agissait non pas d’une image fixe, mais d’une vidéo, repérant le mouvement à peine perceptible de certaines formes ou la variation de l’intensité lumineuse. Une image hypnotique, assurément envoûtante, dont on cherche inlassablement à percer les secrets parce qu’on n’en a jamais vu de telle et que ces secrets semblent justement à portée de compréhension, sans pour autant nous l’accorder.

Vue de l’exposition de Trisha Donnelly au musée Serralves de Porto.

 

L’art de Trisha Donnelly est en général qualifié de “conceptuel”, mais c’est probablement faute de mieux – ou pour indiquer que son appréhension ne va pas de soi. On cherchera en vain, en effet, le sens de ses dessins ou de ses sculptures faites de blocs de marbre brut partiellement et soigneusement entaillés par la lame d’un outil, ou encore de ses brèves performances : ce n’est pas à notre compréhension qu’elle s’adresse, mais à notre imaginaire, à notre inquiétude – aussi – à nous trouver en face de ce que nous ne connaissons pas et qui se donne à nous dans un langage peu familier. L’art de Donnelly est essentiellement un art de la perception, du stress et du désir : une forme d’art qui nous est globalement inconnue et dont chaque ressort semble ouvrir de nouvelles voies.

 

Vues de l’exposition de Trisha Donnelly au musée Serralves de Porto.

 

Car il s’agit de cela aussi : essayer d’inventer un nouvel art contemporain, différent, plus ambitieux, plus exigeant. Un art, même, volontairement difficile, et qui  ne cherche en rien à flatter les habitudes du “grand public” ou de ces nouveaux collectionneurs qu’on voit errer dans les allées des foires au bras de leur art advisor. Un art  qui ne s’adresse pas à nos pulsions consommatrices, mais à notre capacité d’expérimentation. Un art qui, plutôt  que de nous satisfaire ou de nous en mettre plein la vue, fait confiance à notre capacité à entretenir avec les œuvres d’art des relations plus complexes, et qui, en retour, demande qu’on lui fasse confiance. Car il faut savoir s’abandonner totalement à l’étrangeté de ces œuvres, et ne pas espérer trouver de réconfort dans les prospectus explicatifs  généralement distribués avec les expositions, qui transforment les œuvres en rébus à déchiffrer pour accéder à ce qui serait leur signification univoque.

 

Vue de l’exposition de Trisha Donnelly au musée Serralves de Porto.

 

Au musée Serralves de Porto, l’exposition de Trisha Donnelly, visible jusqu’à mi-septembre, est de cet ordre. Elle se tient dans l’extraordinaire villa Art déco – la Casa de Serralves – construite dans les années 30, située en marge du musée proprement dit (construit dans les années 90  par Álvaro Siza) dans un parc de 18 hectares qui conserve plus de 200 essences d’arbres et de plantes. Un bijou architectural dans un écrin de végétation parfaitement idyllique. Les quelques images projetées dans cette villa  par Donnelly – la plupart de taille réduite –, et les rares dessins semblent bien modestes au regard de cette architecture,  et résolus à ne pas entrer en compétition avec elle. Il y a a priori très peu à voir dans cette exposition, dont certaines salles sont vides, et où l’on rencontre un socle sur lequel rien ne semble être ni avoir été posé. Ce qui frappe, ce sont toutes les portes et fenêtres que l’artiste a fait ouvrir, transformant la bâtisse en palais du vent léger, guidant le regard vers la beauté indépassable du parc. Il faut du temps à l’esprit pour appréhender la situation – aller voir, un à un, les dessins obscurs, regarder, une à une, les projections hypnotiques. Et se passe ce qui se passe toujours dans les expositions de Trisha Donnelly : l’esprit s’emballe, s’inquiète, ne se fait plus confiance. On regarde à nouveau l’espace des salles : l’artiste semble avoir modifié  la température de la lumière, sa régularité, sa stabilité, et puis, de toute évidence, une bande-son est diffusée  dans quelques salles – à moins qu’il ne s’agisse des sons ambiants naturels qui parviennent du dehors ; et tandis que l’architecture du lieu devient partie intégrante de l’œuvre, l’expérience que l’on fait est hautement individuelle, personnelle. Certains ont vu des choses que d’autres n’ont pas vues, ils en sont persuadés. Et tandis qu’on quitte l’exposition, et que passent les jours, plus rien n’est certain, de ce qui fut vu et de ce qui fut imaginé.

 

Donnelly joue à merveille avec le désir de voir et la disponibilité des spectateurs. Certaines de ses performances sont aujourd’hui racontées alors qu’elles n’ont jamais eu lieu – mais pourraient avoir eu lieu–, comme cette promenade à cheval qu’elle pourrait avoir faite dans son exposition au Kölnischer Kunstverein en 2005, qui fut tellement annoncée en catimini que certains sont persuadés qu’ils l’ont vue. Mais qui n’exista jamais. Il est vrai, en revanche, que Donnelly apparut sur un cheval blanc lors de sa première exposition chez Casey Kaplan à New York, en 2002, déclamant la prose de Napoléon Bonaparte. Enfin peut-être. L’art de Trisha Donnelly tend à l’art contemporain un miroir, et un piège gigantesque, avec des armes totalement inédites, novatrices, expérimentales. À faire passer Maurizio Cattelan pour un agitateur gentil, mais un peu démodé. Ses œuvres engagent avec le spectateur une relation très ambiguë de fascination, de doute, et de réappropriation de l’expérience de l’exposition. Quant à celle du Palais de Tokyo annoncée pour l’an prochain, eh bien, elle aura peut-être lieu…

 

 

Trisha Donnelly au Musée Serralves de Porto,

jusqu'au 10 septembre. www.serralves.pt

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