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09 Octobre

Comment William Blake représente l'au-delà

 

Poète, graveur, illustrateur et même imprimeur, William Blake a sillonné l'Angleterre de la fin du XVIIIe siècle avec son œuvre empreinte de symbolisme, aussi riche qu'incomprise de son vivant. Alors que la Tate Britain à Londres lui consacre jusqu'au 2 février une rétrospective majeure, retour sur la fascination de l'artiste pour le(s) monde(s) de l'au-delà. 

Par Matthieu Jacquet

William Blake, “Europe' Plate i: Frontispiece” dans “The Ancient of Days” (1827). Gravure avec encre et aquarelle sur papier, 232 x 120 mm. The Whitworth, The University of Manchester

Dans un ciel rougeoyant, un corps émerge du soleil écarlate : celui d’un vieillard, nu, sa musculature saillante résonnant avec les volutes des nuages du couchant. Compas à la main, l’homme – le Dieu ? – mesure la terre des humains depuis son piédestal céleste. À l’instar de ce personnage qu’il a représenté lors de la dernière année de sa vie, William Blake (1757-1827) ausculte le monde qui l’entoure et le nourrit de spiritualité à travers poèmes, gravures, illustrations et livres précieux. Inclassable, l’œuvre de ce Londonien visionnaire a traversé la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, opérant une transition artistique voire philosophique entre l’époque des Lumières et le romantisme. Pourtant, de son vivant, son œuvre fort affranchie de l’académisme pictural fut souvent incomprise voire vivement critiquée, jugée tantôt trop hallucinée tantôt trop engagée.

 

Jusqu’au 2 février prochain, la Tate Britain à Londres célèbre l’ensemble de cette œuvre dans toute sa richesse à travers une grande rétrospective, qui nous offre l’opportunité de revenir sur l’une des motivations majeures de sa création : sa fascination pour l’au-delà.

 

Une rencontre des religions

 

S’inspirer des mythes pour mieux comprendre le monde, telle pouvait être la devise de William Blake. Car si l’artiste reste un fervent chrétien, cela ne l’empêche pas de représenter une grande variété de textes sacrés extraits de différentes religions : ainsi illustre-t-il des histoires issues du folklore gaélique, mais aussi des objets et symboles phares des mythes grecs, égyptiens, indiens ou perses, dont il revendique lui-même l’inspiration directe. Le christianisme reste tout de même le fil rouge de son œuvre, présent du début de sa carrière aux dernières années de sa vie : l’artiste illustre entre autres la Bible à l’aquarelle, le livre de Job, réalise l’œuvre Jérusalem incluant l’un de ses plus longs poèmes, puis meurt avant d’avoir achevé l’illustration de Divine Comédie de Dante en 1827.

 

William Blake, “Newton” (1795-c. 1805). Impression colorée, encre et aquarelle sur papier, 460 x 600 mm. Tate

Par cette passion pour les religions et textes sacrés, William Blake prouve son intérêt existentiel pour la vie après la mort, mais aussi sa grande fascination pour les pouvoirs suprêmes qui dépassent l’être humain. Comme dans les mythes, les concepts et éléments du monde s’incarnent dans des figures humaines ou animales qui adoptent un rôle allégorique. Outil sacré du Diable et des dieux, le feu apparaît par exemple comme motif régulier de ses scènes autour duquel ses personnages trônent, dansent ou périssent. Celui-ci culmine lorsque l’artiste représente la punition des mortels par l’autorité divine, comme dans une illustration apocalyptique du Jugement dernier datée de 1808.

 

L’Amérique de demain

 

Au crépuscule du XVIIIe siècle souffle un vent de révolte en Occident. Quelques années avant que la France ne connaisse sa grande Révolution, l’Amérique est en proie à de vives tensions : l’opposition entre les colons américains et le royaume de la Grande-Bretagne donne en 1775 naissance à la guerre d’indépendance des États-Unis. Ce contexte politique, William Blake le transpose dans America, a prophecy, une mythologie narrative de 18 pages. Célébré par l’auteur, l’esprit de rébellion américaine s’incarne dans le personnage d’Orc, figure de l’Homme libre universel que l’on suit dans une quête existentielle d’idéaux. L’artiste emploie pour ce projet sa propre technique d’impression, le relief etching, qui lui permet de graver simultanément le texte et l’image à l’aide de plaques de cuivre. Réalisée en 1793, cette œuvre sera la première des “prophéties continentales” à laquelle suivra Europe, a prophecy.

William Blake, “Albion Rose” (c. 1793). Gravure colorée, 250 x 211 mm. Courtesy of the Huntington Art Collections

William Blake, “The Ghost of a Flea” (c.1819). Graphite sur papier, 200 x 153 mm. Collection privée.

Figures de rêves et de cauchemars

 

Le visage de Dieu à la fenêtre, des ribambelles d’anges ou l’éblouissante lumière divine… Au cours de sa vie, William Blake est témoin de nombreuses apparitions, jusqu’à se voir lui-même comme l’émissaire d’une parole sacrée dans le monde des mortels. Ces esprits visiteurs et autres hallucinations l’habitent au quotidien et inspirent ses dessins : si certains semblent figurer l’idéal paisible du paradis, d’autres au contraire paraissent provenir tout droit des enfers. Le fantôme d’une puce (Ghost of the Flea), par exemple, créature menaçante qui rôde dans les profondeurs de la nuit, serait l’incarnation d’une vision apparue lors d’une séance de spiritisme. Décor parfait du mystique, la nature au clair de lune est également récurrente dans ses gravures et illustrations. Perçu comme dément de son vivant, William Blake est suivi par cette réputation qui, conjuguée au peu de succès de son travail, entretiendra jusqu’à la fin de sa vie le mythe de l’artiste incompris. Un statut aujourd’hui glorieusement célébré par sa consécration contemporaine.

 

William Blake

Du 11 septembre au 2 février 2020

Tate Britain, Londres.

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