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21

Interview : la Maison Francis Kurkdjian rejoint le groupe LVMH

Beauté

La Maison Francis Kurkdjian annonçait hier soir sa vente à LVMH. Rencontre avec son créateur, un compositeur de parfums au parcours atypique.

Numéro : Vous avez annoncé hier soir, lundi 20 mars, que Maison Francis Kurkdjian rejoignait le groupe LVMH…

Francis Kurkdjian : En face de nous, mes petits camarades parfumeurs se sont tous réfugiés dans le giron d’un grand groupe [Éditions de Parfums Frédéric Malle, Le Labo et Kilian avec Estée Lauder, Serge Lutens avec Shiseido, Byredo et Diptyque avec Manzanita Capital… NDLR]. Si tout le monde était resté indépendant, il y aurait eu la pérennisation d’un vrai marché de niche. Mais deux ou trois acteurs se sont partagé le marché. Il nous aurait alors fallu déployer une énergie considérable pour, de toute façon, plafonner au bout de cinq ans. Nous avions besoin de nous sentir épaulés dans la dimension que nous voulions donner à la maison. LVMH nous a approchés et nous avons appris à nous connaître. C’est un vrai partenaire qui entre aujourd’hui majoritairement dans le capital.  

 

Vous avez signé de très nombreux parfums parmi lesquels Le Mâle de Jean Paul Gaultier, Cologne Blanche et Eau Noire de Christian Dior, For Her (en duo avec Christine Nagel) et For Him de Narciso Rodriguez, les parfums Elie Saab, My Burberry de Burberry… Et votre maison de parfums, Maison Francis Kurkdjian, compte 25 créations aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous a amené à devenir parfumeur ?

Je n’ai jamais voulu être parfumeur… J’ai grandi en banlieue, dans une famille arménienne, avec des parents ouverts qui ont accepté dès mon enfance que je fasse de la danse classique tous les soirs après mes cours. J’ai connu les cours à la badine et les pieds sanglés à la barre pour les avoir en aile de pigeon. C’était très dur. J’ai appris la contrainte, la discipline et l’incessant recommencement. À 13 ans, j’ai raté le concours d’entrée à l’Opéra. J’ai décroché lentement de la danse jusqu’à mes 25 ans. Je me suis essayé à la mode. On m’a expliqué que je n’y avais pas d’avenir. À l’époque, le parfum était l’émanation de la couture. Et le chemin s’est fait de façon plus simple. Cela a fonctionné, je ne me suis jamais posé la question de savoir si cela me plaisait ou non.

 

“Je n’ai jamais voulu être parfumeur.”

 

Fait exceptionnel dans la profession, vous signez votre premier parfum à 25 ans. Et cette création, Le Mâle de Jean Paul Gaultier, est devenue rapidement un des plus beaux succès mondiaux de la parfumerie. 

Mon démarrage dans la profession a été plus qu’inhabituel. J’ai créé Le Mâle juste après la fin de mes études, alors que la plupart des parfumeurs vivaient leur premier succès vers 45 ans. Après avoir fait une école de parfumerie, j’ai obtenu un poste dans la société de fragrances Quest. Parallèlement, je suivais des cours dans une école de marketing du luxe. C’est là qu’à l’occasion d’une remise de diplômes, Chantal Roos, alors présidente des parfums Jean Paul Gaultier et Issey Miyake, me tend sa carte et me propose de la rencontrer. Je franchis la porte de son bureau le 20 juillet 1994, en mon nom propre, puisque Quest m’avait signifié que je ne pouvais pas m’adresser à elle au nom de la société. Je lui résume alors mon mémoire. Elle s’impatiente et me parle de Jean Paul Gaultier. Mais ce n’est pas mon univers. Elle évoque un exercice à faire autour d’un projet de parfum masculin, les sensations olfactives d’une lavande sur la peau d’un homme chic venant de prendre un bain de mer… et me suggère de la rappeler si j’ai une idée. Les parfumeurs sont alors en vacances. Je travaille sans me manifester, et c’est elle qui revient vers moi. Panique chez Quest, qui trouve indécent que cette femme si importante dans l’univers de la parfumerie puisse être en contact direct avec un débutant. On me met alors entre les mains d’un parfumeur. Je la revois, et mes essais retiennent son attention. Rapidement, Jean Paul Gaultier valide le choix. Et pendant les quatre mois de travail qui vont suivre la finalisation du projet, je vais être seul. Mon unique soutien, l’aide apportée en douce par les filles qui pesaient les matières premières en interne. Quand Quest apprend que mon parfum est retenu, c’est l’hystérie. Le Mâle sort, immédiatement suivi d’un énorme succès commercial. Et Quest m’expédie aux États-Unis. J’ai alors compris que ma vie de parfumeur serait rétrécie. Comme si le pétard avait explosé trop vite.

 

“J’ai compris que ma vie de parfumeur serait rétrécie. Comme si le pétard avait explosé trop vite.”

 

Cela a-t-il engendré un manque ? 

Non, mais une usure anticipée par rapport au métier. J’ai compressé ma vie de parfumeur de deux décennies. On m’a traité comme un chien. J’ai eu des doutes. Le succès était tellement fort que je pensais que l’histoire du Mâle résumerait mon parcours.

 

Votre parcours dans la parfumerie commence donc par une singularité, une forme de solitude ?

Une solitude, non, mais une indépendance, oui, assortie d’une vision et d’un engagement. Mon parcours, c’est l’éventail large de mes activités et ma liberté. En plus de mes activités de compositeur de parfums, j’ai toujours maintenu des collaborations artistiques à travers des installations olfactives comme celle que j’ai réalisée au Château de Versailles [les bassins de l’Orangerie parfumés à la fleur d’oranger en hommage au goût de Louis XIV pour ses effluves, NDLR]. J'ai appris à faire des choix. Quitter Quest pour une maison plus petite et humaine comme Takasago en a été un. Créer une activité de parfums sur mesure en faisant de la parfumerie autrement, avec d’autres moyens et pour d’autres personnes, aussi. Tout comme créer, en 2009, ma maison avec mon associé Marc Chaya.

 

“J’ai appris à faire des choix.”

 

Créer votre maison de parfums était-il le but ultime ?  

Non, ma maison n’a jamais été une finalité. Elle est un accident, heureux, lié à ma rencontre avec mon associé. Ma maison est une partie de ce que j’aime de la parfumerie, un truc en plus.

 

Quel est votre processus, votre mode opératoire dans la création d’une fragrance ?

Que je travaille pour moi ou pour d’autres maisons, mon processus est le même. À partir d’un brief, je dois réussir à me construire mon histoire. Il me faut trouver le mot ou le nom qui sera le cadre dans lequel je vais évoluer et déterminer ma route de création. Au quotidien, j’ai 25 à 40 projets sur la table, voire 50. Le champ lexical occupe donc une place prépondérante.

 

“Au quotidien, j’ai 25 à 40 projets sur la table.”

 

Sur quel projet travaillez-vous actuellement dans votre maison ? 

Je réfléchis à un nouveau parfum pour 2018, axé sur le transgenre. Aujourd’hui, il y a une redéfinition de la sexualité. C’est dans un coin de ma tête sans que je sache vraiment où cela me mènera. Sans être dans la revendication sociétale, j’aime que la maison soit connectée à l’actualité, avec, évidemment, le décalage de 18 mois qui m’est nécessaire pour passer de l’idée à sa commercialisation. Je suis citoyen, et je veux avoir une pleine conscience de ce qui se passe. Cette connexion me nourrit. Maintenant, j’ai les moyens de m’exprimer différemment, et de m’engager aussi. Je vais d’ailleurs aider chaque lundi à servir des repas à la soupe populaire. J’ai les moyens de le faire, alors je prends le temps de le faire.

 

Quelle est la plus grande aventure olfactive que vous ayez menée ? 

Il y a évidemment celle de la maison, parce qu’elle s’est faite envers et contre tout. Et aussi mon projet avec l’artiste syrien Hratch Arbach, présenté à l’occasion de la Nuit blanche de 2014 dans l’église Saint-Séverin, à Paris. J’y avais conçu trois senteurs évoquant le sang, la terre et le jasmin, qui parfumaient vingt mille clous en cire posés sur le sol. Chaque promeneur choisissait le sien et le laissait fondre sur un monolithe en libérant l’un des effluves. Cette collaboration a été très importante pour moi. Dans mon métier, on ne parle que de belles choses et de belles matières. On est déconnecté du monde. Ce genre de projet m’ancre dans la réalité.

 

“Dans mon métier, on ne parle que de belles choses et de belles matières.”

 

Quelles sont vos créations préférées ?

Je n’aime rien. On apprend à tout casser, car quand on aime trop, on se bloque et on ne fait plus rien. Je regarde toujours devant, vers ce que je n’ai pas fait. Le reste demeure imparfait.

 

Chez vous, quelles relations le parfum entretient-il avec le cerveau, le corps et le désir ? 

Métro-boulot-parfum, la relation parfum-cerveau, c’est mon quotidien. Hélas, je ne porte plus de parfum depuis tellement d’années. J’adore un parfum qui se meurt sur une nuque. On se frotte à l’autre et son odeur se replaque sur soi. C’est tellement beau, et c’est parfois très sexuel. C’est une sensation d’humanité. Un regard peut mentir, les yeux dans les yeux. La bouche, aussi. Mais pas un parfum, ni une odeur. Un parfum détesté provoque un rejet du corps.

 

“J’adore un parfum qui se meurt sur une nuque.”

 

Quel regard portez-vous sur la parfumerie de demain ? 

Je suis très content, car tout va dans le sens du parfumeur. Quand j’ai commencé, on ne parlait pas des marques de niche. Puis Serge Lutens est arrivé, et Frédéric Malle également. L’avenir est relativement radieux, il n’appartient plus aux maisons de compositions, mais au parfumeur qui se met à prendre une vraie place au sein des maisons. Le parfumeur devrait d'ailleurs occuper la même position qu’un créateur de haute joaillerie …

 

Le parfum étant un liquide volatil, il est plus difficile pour un parfumeur que pour un designer de le matérialiser ? 

Ce n’est pas parce qu’un parfum est immatériel que je n’ai pas une idée du flacon ou du visuel qui doivent l’accompagner. D’ailleurs, Serge Lutens était maquilleur, et il a su créer un univers dans les parfums. Il est vrai que pour les parfumeurs, c’est plus compliqué, parce que l’histoire a fait qu’on est passé d’une ère hyper artisanale à une ère hyper industrielle sans que la dimension artistique ne soit prise en compte dans nos métiers. À partir du moment où on a eu de nouvelles molécules, ce n’était pas pour faire des installations olfactives ou des trucs rigolos, mais pour faire du parfum et le vendre au plus grand nombre. Le parfum est devenu un instrument financier et non un champ exploratoire ample. On a pris du retard sans acquérir de vision esthétique de la parfumerie.

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