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Numéro
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Qui est Lorette Colé Duprat, la créatrice des incroyables bijoux Mugler ?

Bijoux

Seulement trois ans après son diplôme en design, la créatrice française Lorette Colé Duprat a su s'imposer sur le devant de la scène avec ses bijoux étonnants et modulables, venant explorer des régions inattendues du corps. Une approche qui a aussitôt séduit le directeur artistique de Mugler, Casey Cadwallader, qui, depuis 2019, lui a confié la création des bijoux de la maison.

Lorette Colé Duprat. Portrait par Léon Prost.

“On dirait que tu es en train de construire un immeuble !” Le professeur de design, s'exclamant devant la maquette de son étudiante Lorette Colé Duprat, n'était pas au bout de ses surprises… Loin d’une architecture de bâtiment, la créative élève était en train d'imaginer un accessoire destiné à orner le corps ! Pourtant, durant ses premières années d’études, cette adepte du grand format et des matériaux lourds ne laissait pas présager une carrière dans le bijou. Encore moins un poste de créatrice officielle des bijoux de la maison Mugler, quelques années plus tard. Sson obsession tenace pour la silhouette, les vêtements et objets, puis son passage par le studio du créateur de mode colombio-américain Esteban Cortázar, orienteront sa vocation : la jeune Française se fera architecte des corps, faisant voler en éclats des cloisons séparant la mode du design et du bijou, pour investir la totalité de sa surface et souligner sa puissance. Domptant des matériaux industriels dans des volumes souples, ses créations protéiformes, à l’instar de ses colliers de perles en métal ou ses bracelets translucides en plastique teinté, font aujourd’hui le bonheur des stylistes et magazines de mode, tout autant que des pop stars telles que Doja Cat et Arca ou encore les mannequins Bella Hadid et Irina Shayk. Une notoriété rapide qui n’est pas sans rappeler le parcours du Londonien Alan Crocetti, déterminé comme elle à orner des parties inhabituelles du corps et à repousser ainsi les limites parfois austères du bijou.

Lorette Colé Duprat. Photo : Léon Prost

Lorette Colé Duprat pour Mugler, collection printemps-été 2021.

Car Lorette Colé Duprat n’a ni froid aux yeux, ni peur de mettre la main à la pâte. Animée par une grande énergie, celle qui s’adonnait durant son enfance à de nombreuses activités physiques pour leurs sensations fortes, du motocross à l’escrime, retrouve dans ses expérimentations avec la matière une satisfaction similaire. Bricoleuse dans l’âme, la jeune femme écume les quincailleries à la recherche de matériaux insolites, tels que des dominos électriques ou des anneaux de diverses épaisseurs. Son obsession : les chantiers et usines rurales, emplis de machines agricoles étonnantes dont seuls les propriétaires connaissent le secret, qu'elle aime contempler le soir, visiter la journée et dont elle va jusqu'à dresser une cartographie personnelle, en amont de ses voyages. Durant ses quatre années d’études intenses à l’Académie de design d’Eindhoven, elle nourrit son insatiable curiosité créative, plastique et technique, en passant d’un atelier à l’autre, travaillant aussi bien le textile que le métal et le plastique. C’est là-bas qu’elle découvre son matériau fétiche : le PMMA, un Plexiglas malléable à la chaleur qui lui laisse une marge de manœuvre appréciable dans la création de ses formes. Moulée en tubes sinueux qu’elle ponce, teint puis polit pour les enrouler autour du poignet et du cou ou bien les suspendre aux oreilles, cette matière lui permet de façonner ses accessoires directement avec ses mains. Ainsi, lorsqu’elle imagine de nouvelles pièces, la créatrice ne consacre que très peu de temps au dessin et passe rapidement au volume, manipulant à l’envi polystyrène et autres matériaux à sa disposition dans son atelier de Saint-Denis.

Eartheater, “Phoenix: La Petite Mort Édition” (2021). Corset : Lorette Colé Duprat. Photo : Daniel Sannwald

Si Lorette Colé Duprat a du mal à se dire “créatrice de bijoux”, c’est sans doute parce que son travail gravite entre l’accessoire et le vêtement, voire le sous-vêtement. Lorsqu’elle se lance à son compte en 2018, elle imagine son autre pièce signature : un collier en petites billes de métal, tissées en quinconce à l’aide de câbles en silicone d’après une technique indienne. Décliné en perles d’acrylique parfois teintées, élargi et allongé, le modèle se mue peu à peu en “micro-modules” qui deviennent alors adaptables à toutes régions du corps grâce à des mousquetons, transformant tantôt ses billes tissées en brassière, tantôt en string, voire en masque ou en faux ongles. La démarche de la jeune femme intrigue et fascine : l’an passé, la chanteuse et musicienne new-yorkaise Eartheater lui commande un corset en perles argentées sur mesure pour la pochette de son troisième album, qui dévoile son corps avec sensualité et féérie. Enthousiaste, Lorette Colé Duprat continue de réfléchir aux infinies possibilités offertes par ses créations. Certaines de ses pièces en Plexiglas permettent de blouser une chemise XXL, d’autres de draper des foulards pour les transformer en robes, et ainsi apporter un vent de fraîcheur à sa garde-robe… À l’image des modes d’emploi Ikea, la créatrice souhaite même bientôt éditer un manuel pour indiquer comment porter ses pièces vendues en kit.

Lorette Colé Duprat. Photo : Antoine Caillet

Lorette Colé Duprat. Photo : Antoine Caillet

En 2019, alors que la jeune femme vient à peine de se lancer, un créateur américain fait ses premiers pas à la direction artistique d’une grande maison parisienne. Nommé à la tête de Mugler, Casey Cadwallader s’y affirme par sa vision contemporaine du corps, dont il célèbre aussi bien la diversité que la sexualité à grand renfort d’ensembles mêlant structure et souplesse, tailoring et sportswear. Un jour, la styliste britannique Georgia Pendlebury lui souffle le nom de Lorette Colé Duprat : lorsqu’il la rencontre, inspiré par sa vision, partageant avec elle des valeurs et des références communes, le créateur lui demande de réaliser tous les bijoux de sa prochaine collection. Avec seulement deux mois d’été devant elle et de nombreuses usines fermées, la créatrice fraîchement diplômée enchaîne les nuits blanches pour réaliser des boucles d’oreilles et bijoux de cheveux, à partir d’anneaux en métal et de longues chaînes pendantes. Dès lors, la collaboration sonne comme une évidence. Entre des assemblages de perles multicolores aux airs de virus, d’autres à épines inspirés par les colliers de dressage, Lorette Colé Duprat proposera les saisons suivantes des formes organiques à la fois agressives et sensuelles, parfaitement en phase avec la nouvelle identité de la maison Mugler. Une consécration qui ne lui enlève en rien son humilité et sa lucidité : “On a l’impression que je suis déjà très établie par ma place chez Mugler, mais je me perçois encore comme une jeune artiste !”, confie-t-elle en souriant. En ce moment, la jeune femme termine à peine sa première collection pour son propre label. Mais son imagination foisonne déjà de nouveaux projets, comme la création de lampes et de tables qui contribueront à l'écriture progressive d'un monde à son image : lumineux et libre.