16 Mai

En direct de Cannes : le Brésil se révolte dans “Bacurau”

 

Il est question de monstres et de politique dans “Bacurau”. Le film de Kleber Mendoça Filho (déjà auteur du très beau “Aquarius” en 2016) et Juliano Dornelles se déroule dans un territoire isolé et abandonné, en l’occurrence un village du Nordeste brésilien où l’approvisionnement en eau est devenu un problème, à cause d’un homme politique local peu scrupuleux.

 

 

 

Par Olivier Joyard

Le Festival de Cannes est toujours le lieu de croisements heureux entre les films qui se parlent et échangent sans que leurs auteurs ne l’imaginent. Quelques heures après la banlieue française violente filmée par Ladj Ly dans Les Misérables, il était aussi question de monstres et de politique dans Bacarau. Le film de Kleber Mendoça Filho (déjà auteur du très beau Aquariusen 2016, avec Sonia Braga) et Juliano Dornelles se déroule également dans un territoire isolé et abandonné, en l’occurrence un village du Nordeste brésilien où l’approvisionnement en eau est devenu un problème, à cause d’un homme politique local peu scrupuleux. Le lieu ne figure même plus sur les cartes, effacé par le pouvoir central. Mais les habitants ne vont pas se laisser réduire à l’invisible. Même si les obstacles s’amoncellent.

 

Après avoir enterré l’une de ses figures, la communauté se retrouve bientôt attaquée par des mercenaires étrangers aux motivations sanglantes. Pour se défendre, les une.es et les autres agissent sous l’effet d’un puissant psychotrope qui décuple leur courage. La drogue-cinéma ? Peut-être bien. Toujours surprenant, à la fois baroque et réaliste, le film imagine une dystopie et s’ouvre en précisant que l’action a lieu « dans quelques années ». Mais c’est à un danger immédiat, vital, qu’il confronte ses personnages, dans un pays désormais dirigé par un leader d’extrême-droite, où le réel effraie autant qu’il inquiète. 

 

 

Par moments un peu tortueux mais parfaitement lumineux quand il le faut, Bacarau prend le temps de filmer la prise de conscience des habitants du village devant le danger et l’éveil de leur révolte, leur violence aussi, ce temps précieux du cinéma où la politique s’incarne dans des regards et des gestes, dans une présence commune à l’image. Mendoça Filho et Dornelles voguent avec aisance dans plusieurs genres – y compris une version contemporaine du western spaghetti – et se placent sous l’égide de l’un des plus grands cinéastes politiques qui soient, John Carpenter, dont un morceau de musique est utilisé et dont l’esprit rageur suinte dans le mouvement final du film. Coïncidence pleine de sens, le réalisateur de The Thingétait d’ailleurs honoré en début de Festival par la Quinzaine des réalisateurs, qui lui a remis son Carrosse d’or pour l’ensemble de sa carrière. Comme si l’époque avait besoin de lui.

 

Même s’ils constatent un cataclysme et craignent pour leur pays, les deux jeunes cinéastes de Bacarautiennent à garder vivante une forme d’espoir, une croyance dans la communauté. Ils filment en quelque sorte l’envers des Misérables, en même temps que son complément idéal. Ici, le village est constitué d’hommes et de femmes, noirs et blancs, jeunes et âgés, qui trouvent la force de rester collectivement debout. On y sent passer le vent de l’utopie, et cela peut réchauffer le cœur.

 

Bacurau. En compétition officielle. Sortie le 25 septembre. 

 

“Bacurau” de Kleber Mendoça Filho et Juliano Dornelles – bande-annonce.

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