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24 D'Été 85 à Illusions perdues, rencontre avec Benjamin Voisin, nouvelle révélation du cinéma français

D'Été 85 à Illusions perdues, rencontre avec Benjamin Voisin, nouvelle révélation du cinéma français

Cinéma

En guise de bonnes fées penchées sur son berceau d’acteur, le jeune Benjamin Voisin réunit déjà la fine fleur des auteurs français, d’André Téchiné à François Ozon. Nommé pour un César cette année, l’étoile montante du cinéma hexagonal va encore briller cet automne, à l’affiche d’Illusions perdues, une adaptation de Balzac signée Xavier Giannoli.

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L’apparition d’un comédien tient à la fois de l’évidence et du miracle. La première fois que nous avons rencontré celui qui est désormais bien plus qu’une étoile montante du cinéma français, sa lumière nous a semblé immédiatement puissante, comme s’il était impossible d’y échapper. Nous étions en 2017, sur le tournage de la minisérie Fiertés, réalisée par Philippe Faucon pour Arte. Alors âgé de 20 ans, Benjamin Voisin jouait un ado homosexuel dans la France des années 80, avec une simplicité et une émotion mémorables. Quand nous lui rappelons ce moment aujourd’hui, alors qu’il a été nommé cette année aux Césars du meilleur espoir masculin pour sa prestation dans Été 85, de François Ozon, et s’impose comme la tête d’affiche des Illusions perdues, de Xavier Giannoli, l’un des événements de l’automne, le souvenir reste encore très présent. Comme celui des premières fois. “Cette minisérie a été importante car beaucoup de réalisateurs l’ont vue et se sont intéressés à moi par la suite. François Ozon m’en a parlé. Je dois beaucoup à Philippe Faucon, avec qui le travail était passionnant. Au départ, j’avais un jeu un peu théâtral, et lui, il réduisait tout, en apôtre de Robert Bresson, pour que mon jeu s’apaise. Philippe aime l’épure parce qu’il est fou amoureux de la petite lueur qui brille en chacun.

 

Cette lueur dont parle l’acteur, il n’en a pas eu conscience durant de nombreuses années. Ce n’est qu’après le bac, obtenu à l’arraché “en bossant trois mois avant l’examen”, puis après avoir suivi des stages dans divers domaines comme la comptabilité, qu’il se décide enfin à franchir les portes du Cours Florent, prestigieuse école de théâtre de la capitale où son père exerce déjà en tant que prof. “Au départ, je n’avais pas de but précis. Mais, en voyant le regard des gens s’éveiller, je me suis dit que cela pourrait être un beau métier que d’être payé pour émouvoir, intéresser, divertir, questionner l’autre. En fait, j’ai trouvé ça fou ! À la base, c’est très altruiste d’être comédien, même si j’ai conscience des dérives égotistes possibles.” Une fois la révélation advenue, le Parisien de naissance se découvre une envie de bosser qu’il ne soupçonnait sûrement pas lui-même. “J’ai adoré ça. Là où j’avais un poil dans la main avant, j’ai plus travaillé que les autres. J’étais à 6 heures du matin au café, je refusais de sortir, je restais des heures sur scène. Je prenais ça comme un parcours post-bac, comme un mec qui veut faire ’médecine’ et doit se taper des années d’études. Chez les acteurs, il y a un peu trop cette idée qu’on arrive et qu’on attend le moment de grâce en espérant en faire un métier. Moi, je crois surtout que c’est du travail !

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À la sortie du Cours Florent et en fréquentant par la suite le Conservatoire, Benjamin Voisin découvre un milieu dont il ne connaissait rien, malgré les appétences familiales.Beaucoup de comédiens ne souhaitent pas que leurs enfants touchent à ça, et c’était le cas pour mon père quand j’étais enfant. C’est tellement galère… Je me souviens avoir vu une de ses anciennes collègues du Conservatoire national vendre du poisson sur les marchés.” Mais le vingtenaire décide de trouver un agent, et il se lance sans avoir peur de tomber. Son premier casting est une réussite. Éphémère. Car se profile alors un trou noir de 200 auditions, sans résultat. Un véritable test de personnalité et de persévérance que le post-ado prend comme un jeu, en cherchant à comprendre pourquoi il ne provoque pas le désir. “Je me suis à nouveau réfugié dans le travail. Quand j’aime quelque chose, je ne le fais pas à moitié. J’accepte les vrais échecs, mais je déteste les regrets. J’ai voulu me donner à fond.

 

Depuis lors, la vie de Benjamin Voisin a bien sûr été transformée.Les soirées auxquelles on me refusait, aujourd’hui on m’y invite et je n’y vais plus”, résume, amusé, celui à qui on a souvent conseillé de créer un compte Instagram mais qui a toujours refusé. “On n’est pas obligé d’être ’dedans’ tout le temps. Au contraire, il faut être très en dehors du système et se montrer présent quand un réalisateur dit action.” Naturelle, la stratégie a fonctionné et fonctionne même de mieux en mieux. L’acteur en vue de sa génération, c’est lui, capable de rappeler la nostalgie des premières amours dans Été 85 et endossant à présent le costume de Lucien de Rubempré, héros si romanesque des Illusions perdues. C’est fou à quel point ce récit est intemporel. On suit ce jeune homme qui arrive à Paris, très sûr de lui, et, au fur et à mesure, se rend compte de la violence de la capitale et du pays. Pour cela, je n’ai pas besoin d’aller chercher très loin. Au Cours Florent, j’en ai croisé plein des acteurs qui arrivaient avec une grande confiance avant de buter sur la réalité. Ensuite se pose la question du compromis entre la sécurité et la liberté. Est-ce que je suis prêt à perdre mon art mais à bien vivre ? Aux jeunes de 18 ou 20 ans, cette question parle. Pour l’instant, j’ai la chance d’être en totale adéquation avec moi-même. Toutes les choses que j’ai faites, j’en suis fier, les bonnes comme les mauvaises.”

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Malgré son expérience encore fraîche (même s’il enchaîne les tournages depuis deux ans), Benjamin Voisin a acquis quelques certitudes sur ce qu’il cherche à développer dans son métier. Son premier instinct consiste à ne pas suivre la route du naturalisme, pour chercher une autre dimension. “La réponse, pour moi, se situe quelque part entre l’acteur américain et l’acteur français. L’Américain peut jouer avec un bout de Scotch en face de lui et travailler à fond l’incarnation ; le Français attend un peu le coup de génie, quitte à faire 18 prises à côté. [Rires.] Je suis un peu entre les deux !” Sur les tournages, il adapte sa technique au réalisateur. “Une méthode unique, ça peut vite être ringard. Je ne veux absolument pas être catégorisé, mais rester à l’écoute. Je peux arriver en ayant beaucoup préparé ou pas du tout. Grâce à cela, les metteurs en scène […] savent que je suis modelable.” Pour appuyer son propos, il raconte, un sourire jusqu’aux oreilles, sa rencontre avec un monstre du cinéma français avec lequel il a tourné Bonne Pomme, de Florence Quentin, en 2017. Un acteur nommé… Gérard Depardieu. “Gérard m’a dit : ‘Les gens concentrés, tout est dans le mot, ce sont des cons centrés sur eux-mêmes. L’idée est plutôt d’être disponible.’ J’ai compris tout de suite ce qu’il voulait dire : quand tu dois pleurer dans une scène, il faut essayer de faire comme dans la vie, quand on ignore qu’on va pleurer. Les larmes montent, il faut […] partir d’à peu près nulle part pour aller quelque part. Si on sait déjà où on va, le voyage en vaut moins la peine. Il est pas con, le gros ! Depardieu m’a dit ça dans son car loge, à 7 h 30 du matin, en mangeant du jambon à l’os très, très bon ! Après ça, tu passes une bonne journée de travail. [Rires.]”

 

Le comédien rappelle également une phrase de Maurice Pialat que François Ozon lui a rapportée sur le plateau d’Été 85 : “La direction d’acteur, c’est à 70 % le casting, à 30 % de la direction pure.” Ce que le comédien interprète à sa manière. “Cela signifie que nous choisir, c’est déjà beaucoup, mais aussi que tout ou presque est entre nos mains. C’est à nous d’inventer nos rôles, ce que j’essaie de faire tout en m’adaptant.” Et ce qui ressort de son travail, avec une force et une légèreté peu communes, c’est une remise en cause du modèle masculin classique et dominant. Il incarne une époque, la nôtre, qui recherche de nouvelles figures plus fluides, à l’image de Timothée Chalamet. “Je crois qu’inconsciemment je n’ai pas envie de jouer la virilité comme les acteurs le faisaient avant, répond l’intéressé, qui cherche à voir plus loin. Aujourd’hui, on ressent une vraie volonté d’égalité entre hommes et femmes dans la société. Et sur les écrans, cela fait qu’on peut montrer la force des femmes, leur virilité, et la fragilité des hommes. Je sens une attention à ce sujet chez les jeunes, et c’est absolument ce que je veux faire : leur parler à eux. Ça m’intéresse de travailler cette fragilité.

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Benjamin Voisin termine actuellement de tourner le nouveau long-métrage d’André Téchiné, consacré à un jeune homme se réveillant du coma, “le film le plus philosophique sur lequel j’ai travaillé”. Lors d’un déjeuner du dimanche, le réalisateur d’Hôtel des Amériques lui a notamment raconté ses souvenirs de Catherine Deneuve lorsqu’elle n’avait pas 30 ans. Téchiné hésitait alors à demander à celle-ci de refaire les prises, sachant que “les gens allaient la regarder, sans forcément écouter ce qu’elle disait”. Une leçon fascinante pour lui. Téchiné lui a aussi expliqué qu’il le pensait incapable de jouer un vrai méchant. “André m’a dit que mon rôle serait de ramener une fêlure à ce personnage. Et ça, j’adore. Pour moi, les rôles masculins manquent souvent de subtilité. Si je joue un dur à cuire, l’idée sera de trouver sa fragilité, et si je joue un homme très fragile, j’essaierai de trouver sa force intérieure. Je crois beaucoup à cette idée d’équilibre. La nuance est la chose la plus importante au monde.

 

L’époque, si directe et parfois même brutale, s’avère en effet souvent rétive à la nuance. Mais le comédien ne semble pas traversé par les angoisses du moment. Il exprime sa joie de vivre et, en ce qui concerne le travail, ne cache pas sa méfiance envers les acteurs qui se perdent dans leurs rôles. “Je serais peut-être meilleur si j’étais plus torturé, lâche-t-il calmement. Si tout le monde prenait le temps, comme Daniel Day-Lewis , de s’investir complètement dans un rôle pendant des années, cela donnerait forcément quelque chose. Mais quelle horreur à côté.” Voilà une idée moderne : travailler ne mérite pas de s’abîmer à la tâche. Benjamin Voisin entre sur les plateaux avec un désir propre à son âge, mais également avec la certitude que si tout s’arrête ce ne sera pas si grave. “D’une manière générale, je n’ai pas trop peur. Je vois des acteurs très angoissés, paranos, avec des rituels, mais moi, j’ai été éduqué avec un principe simple : quand tu entres sur scène, tu commences, quand tu sors de scène, tu finis. Ton personnage n’existe qu’à ce moment-là.

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