Contemporain de la nouvelle vague, apparu au mitan des années 60 avec Prima Della Rivoluzione, film essentiel et annonciateur de Mai 68 (avant-même La Chinoise de Godard) qu’il tourna à 22 ans, Bertolucci a d’abord incarné une manière de pousser le grand écran vers ses limites à la fois politiques et plastiques, intellectuelles et sensuelles. Vaste programme.

 

De ce point de vue, son film le plus impressionnant reste Le Conformiste, un bloc noir de mélancolie et de violence tourné en 1970 avec Dominique Sanda, Stefania Sandrelli et Jean-Louis Trintignant dans la peau d’un homme abusé sexuellement au cours de sa jeunesse, qui se tourne vers le fascisme. À travers l’esthétique glacée d’un grand styliste aimant jouer avec le feu (composition géométrique des cadres, tension et cruauté permanentes), Bertolucci cherchait à toucher ni plus ni moins que les racines du mal et son expression toujours vivace. “J’étais un marxiste avec tout l’amour, toute la passion, et tout le désespoir que l’on peut attendre d’un bourgeois qui choisit le marxisme”, avait-il expliqué aux Cahiers du cinéma en 1965. Le cinéaste a poussé l’ironie et même la contradiction assez loin, jusqu’à devenir dans la deuxième partie de sa carrière – les années 80-90 – un auteur mainstream de films léchés et mondialement adulés, l’incarnation d’un système esthétique plus forcément novateur (Beauté Volée qui a révélé Liv Tyler, Le Dernier empereur, Little Buddha…) même s’il est resté fidèle à ses obsessions de liberté sixties jusque dans un film plus tardif comme le malhabile Innocents, sorti en 2003, avec le sexy trio Eva Green-Louis Garrel-Michael Pitt…

 

La liberté, parfois, ne concernait que lui. Comme sur le plateau du Dernier Tango à Paris où il imposa à Maria Schneider une situation traumatisante – la scène de la motte de beurre, avant une sodomie simulée – relevant clairement de l’agression. Brando lui-même a expliqué dans ses mémoires avoir été traumatisé par le tournage de cette séquence. Maria Schneider, elle, ne s’est jamais remise de cet acte incarnant les dérives vampiriques d’une conception du cinéma comme lieu de la toute-puissance du réalisateur, que Bernardo Bertolucci personnifiait comme d’autres dans sa génération. Auteure de Elle s’appelait Maria, sorti cet été chez Grasset, Vanessa Schneider (cousine de la comédienne) a d’ailleurs réagi sur Instagram en postant une image de Maria Schneider tirant la langue, avec cette légende : “À tous ceux qui, ici ou ailleurs, vantent le ‘‘génie’’ de Bernardo Bertolucci, se souvenir de Maria et des ravages du Dernier Tango à Paris. Merci pour elle”.

 

De cet homme, il reste plus qu’une scène déplorable voire criminelle : une vingtaine de films dans tous les genres – qui d’autre que lui pour réaliser la saga 1900 avec Robert De Niro, Gérard Depardieu, Dominique Sanda, Donald Sutherland et Burt Lancaster, sortie en 1975 ? – qui ont maintenu l’illusion que la flamme du cinéma restait vivace et que l’avenir lui appartenait.