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Numéro
08

En direct de Cannes : Charlotte Gainsbourg filme Jane Birkin

Cinéma

Dès le deuxième jour de ce Festival de Cannes, Jane Birkin et Charlotte Gainsbourg incarnaient la fragilité du moment. Elles présentaient toutes les deux le film que la seconde a réalisé sur la première, Jane par Charlotte, un documentaire humble et sensible, justement travaillé en profondeur par cette envie dévorante de vérifier que tout va bien, que la peau de l’autre frémit encore.

Charlotte Gainsbourg et Jane Birkin au Festival de Cannes en Saint Laurent.

Quand la mère et la fille se sont hissées sur la scène de la salle Debussy à plus de 23 heures, l’émotion était telle qu’elles n’ont pas eu besoin de plus d’une trentaine de secondes pour se prendre dans les bras, comme s’il n’y avait rien d’autre à dire ou à faire que de s’assurer physiquement de la présence de l’autre. Dès le deuxième jour de ce Festival de Cannes singulier, pris à la fois dans la chaleur de juillet et la pandémie qui rode toujours, Jane Birkin et Charlotte Gainsbourg incarnaient la fragilité du moment. Elles présentaient toutes les deux le film que la seconde a réalisé sur la première, Jane par Charlotte, un documentaire humble et sensible, justement travaillé en profondeur par cette envie dévorante de vérifier que tout va bien, que la peau de l’autre frémit encore. Un geste de tendresse sans fioritures, que l’actrice-chanteuse et désormais réalisatrice accomplit pour la première fois. En 1988, Agnès Varda avait tourné Jane B par Agnès V. Désormais, plus besoin d’initiales.

 

 

Il y a deux ans, le beau documentaire de Clélia Cohen intitulé Jane Birkin, simple icône, diffusé sur Arte, remontait le fil de la vie de la chanteuse et comédienne par le biais unique des archives, riches et nombreuses. L’ex-égérie des sixties a été filmée sans discontinuer depuis plus d’un demi-siècle, dans son intimité ou à travers ses nombreuses apparitions médiatiques. Son image a fini par appartenir à tout le monde, même si une part secrète demeurait, un angle mort. Charlotte Gainsbourg s’appuie justement sur très peu d’archives – mais finement choisies, comme ces apparitions fugaces de Serge Gainsbourg souriant et détendu -, pour confirmer que quelque chose nous avait bien échappé.

“Jane by Charlotte” – Bande-annonce.

Jane par Charlotte se déploie comme une archive en soi, on le comprend très vite. Le film est structuré autour de conversations entre les deux femmes, tournées pour la plupart récemment, probablement à la faveur de l’arrêt brutal imposé par les divers confinements. Quelques séquences de voyages, au Japon et à New York, ponctuent l’action. Mais le principal, ce sont les mots échangés dans des situations quotidiennes, dans la maison de Jane en Bretagne, sur un lit, en studio sous une lumière irréelle propice à la confession. Parfois, l’une des filles de Charlotte, Jo, est présente. Sans hiérarchie, il est question de l’acquisition d’un nouveau chien, du souvenir des hommes de la vie de Jane, John Barry, Serge Gainsbourg, Jacques Doillon notamment, de leur fille et sœur Kate Barry, morte en 2013, mais également du cancer de Jane.

 

 

Si le film devait appartenir à un genre, ce serait celui du home-movie, l’un des plus beaux qui soient dans le documentaire. La caméra trouve ici sa place naturellement comme le prolongement d’un geste de tendresse filiale. L’un des moments-clefs se déroule dans la maison de la rue de Verneuil à Paris où Jane Birkin a habité plus d’une décennie. Un lieu majeur de la mythologie Gainsbourg, surchargé d’objets laissés tels quels, où elle retourne à peu feutrés, bouleversante. « J’ai toujours eu l’impression qu’il pouvait rentrer », dit-elle, rappelant que les fantômes existent. Charlotte, qui compte faire de la maison un musée, lui explique qu’elle a presque tout laissé depuis la mort de son père il y a trente ans, même les boites de conserve, mais que les boites de conserve, « ça explose » avec le temps. Le voile de la mélancolie se dresse et ne nous lâchera plus. Avec son impudeur jamais putassière, le film échappe à l’anecdote pour devenir un portrait en miroir des deux femmes. Un échange se créée, une transmission d’expérience simple et habitée. Jane par Charlotte devient un espace où chacune se sent en sécurité, mais où tout peut survenir, même les perspectives les plus dures.

Charlotte Gainsbourg et Jane Birkin au Festival de Cannes en Saint Laurent.

Dans quelques séquences marquantes, la discussion dérive vers les méandres de la solitude, celle que Jane Birkin traverse sans homme dans sa vie, celle qui l’a transformée physiquement depuis le décès de sa fille. Il est question de la vieillesse qui s’impose et des miroirs qu’il faudrait retirer, de se réveiller seule et de n’avoir rien à faire, du sommeil qui depuis l’enfance ne se déroule jamais sans heurts. « J’envie ceux qui dorment du sommeil du juste, comme on dit », lâche Jane avec ce sourire fané qui n’appartient qu’à elle. Il y a évidemment une dimension testamentaire à ce Jane par Charlotte, l’envie de laisser une trace commune. Charlotte a peur que sa mère disparaisse. Jane ne lui fait pas croire que ce moment n’arrivera jamais. Tout cela glisse sous nos yeux avec une légèreté admirable.

 


Jane par Charlotte. Section Cannes Premières. Sortie le 27 octobre.