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“Combien de navets a-t-on vu exploser le box-office…” L’interview culte de Clive Owen

Cinéma

Robert Altman, Mike Nichols, Spike Lee... la star britannique a tourné avec les plus grands, mais c’est surtout son physique de brun ténébreux au regard de braise un tantinet menaçant qui lui a valu un contrat avec les grandes marques de luce. Nous avons tenu à l’ausculter de très près.

Clive Owen par David Bailey.

Numéro: La vie est-elle dure pour les belles brutes hollywoodiennes ? 

Clive Owen: Allez plutôt leur poser la question.

 


N’est-ce pas minant d’avoir toujours plusieurs téléobjectifs braqués sur votre joli minois ?

Je n’ai pas pour habitude de courtiser la presse, et encore moins les paparazzis. Et si, dans certains contextes, il est difficile de s’en défaire, le reste du temps, je m’en accommode très bien et trompe sans difficulté leurs radars.

 


Vous êtes-vous déjà fait traquer par de sombres psychopathes ? 

En effet, j’ai déjà eu affaire à quelques rares cas de fans obsessionnels. 

 

Vos hordes de groupies glapissantes se ligotent-elles comme des gourdes à la grille de votre résidence londonienne ? 

Dieu merci, non. 

 

Votre femme sait-elle rester stoïque face à la gent féminine électrisée par votre magnétisme animal ? 

Nous sommes ensemble depuis belle lurette, elle a bien fini par s’y faire.

 


Les archétypes de l’homme viril dans votre genre ne craignent-ils pas le jour où, dans leur miroir, ils se verront ornés d’un mauvais bubon, d’un joli double menton ou coiffés d’une audacieuse calvitie monacale ?

Pas vraiment. Je suis tout à fait lucide par rapport au fait que les gens me dévisagent dans la rue, mais je ne frise pas la paranoïa aiguë pour autant. Certes, j’ai une certaine forme de conscience de moi, mais ce n’est pas quelque chose qui me traumatise.

 


Dans quelle mesure votre succès repose-t-il sur votre télégénie pour le moins avantageuse ?

Il serait ridicule d’affirmer que dans l’industrie du cinéma, on ne juge pas un pot à son couvercle. Ce n’est un secret pour personne. Cela dit, vous seriez surpris du nombre de films que j’ai tournés ces deux dernières années dans lesquels les réalisateurs se sont acharnés à m’enlaidir.

 


Le blanchiment des dents, l’épilation du torse et les injections de Botox font-ils partie des réflexes beauté de tout acteur hollywoodien qui se respecte ?

Non. Je n’ai jamais eu recours à ce genre de pratiques, même si je cours régulièrement à la gym pour rester en forme. Cela fait des années que je fréquente la même salle de sport, et je peux m’y rendre en toute quiétude sans craindre les regards indiscrets. J’y fais comme partie des meubles.

 


Lequel de vos attributs physiques vous colle le plus gros complexe ? 

Sans vouloir paraître satisfait, je ne fais pas une maladie de mon physique. Je ne compte pas parmi ces mecs qui squattent la salle de bains pendant des heures pour se mater sous toutes les coutures.

“Children of Men”(2006) – Bande-Annonce.

Gagne-t-on plus d’argent en jouant l’homme-sandwich pour une crème antirides qu’en jouant dans un film ? 

Non.

 


Comment se fait-il alors qu’il n’y ait plus une star hollywoodienne qui ne soit pas l’ambassadrice d’une quelconque lessive ?
La seule chose que je sache, c’est qu’il y a dix ans de cela, je n’aurais pas été ambassadeur pour Lancôme, pour la simple et bonne raison qu’à l’époque, il n’existait pas de tels produits. Les soins pour homme constituent un marché relativement jeune. Impossible aujourd’hui de mettre les pieds dans un grand magasin sans tomber nez à nez avec une montagne de crèmes et d’onguents destinés à des consommateurs toujours plus soucieux de leur apparence.

 


Qu’est-ce qui justifie le salaire mirobolant des stars de votre calibre ?

J’imagine que l’industrie du cinéma obéit à la même règle que n’importe quel autre business : celle de l’offre et de la demande. Comme partout ailleurs, on est payé pour ce que l’on vaut.

 


Que manque-t-il à un homme qui a tout ?

Je n’ai pas à me plaindre : j’ai une carrière qui me comble, une famille soudée et épanouie. Ma seule inquiétude est de me séparer de mes enfants lorsque je pars en tournage. Ils ont maintenant un âge qui ne me permet plus de les changer d’établissement scolaire comme je changerais de chemise, et ils me manquent terriblement lors de mes séjours à l’étranger. Je ne voudrais pas qu’ils me reprochent plus tard de ne pas avoir été assez disponible. C’est aussi pour cela que j’ai choisi de vivre à Londres. 

 

 

Les critiques sont-ils aussi virulents dans le cinéma que dans la mode ?

J’ai une sainte horreur des journalistes qui se mettent trop en avant dans les papiers qu’ils signent. Le bon critique sait se montrer détaché et constructif dans son analyse. Le mauvais, quant à lui, profite de la tribune qu’on lui donne pour proférer des jugements égocentriques et s’affirmer. Mais dans le fond, tout le monde s’en fout.

 


Une mauvaise critique peut-elle jouer sur le nombre d’entrées en salles ?

Tout dépend du film. Les énormes blockbusters hollywoodiens sont comme autant de forteresses imprenables. Combien de navets monumentaux a-t-on vu exploser le box-office en dépit des critiques les plus assassines. Le cinéma indépendant reste, quant à lui, plus vulnérable à la critique, dans la mesure où son public se compose d’une grosse majorité de gens avertis qui lisent les journaux et les revues spécialisées.

 


Certaines marques, désintéressées, vous couvrent-elles d’offrandes à la veille des Oscars ?

 Leurs tentatives sont vaines : je reste très fidèle à Giorgio Armani, et il ne me viendrait jamais à l’idée de porter autre chose.

 


Une telle fidélité a-t-elle un prix ? 

Du tout. Je ne suis pas contractuellement tenu de porter les costumes de M. Armani. Il se trouve que j’adore ce qu’il fait, et qu’en retour il adore m’habiller. Au final, tout le monde s’y retrouve.

 


Dans quelle mesure les acteurs jouent-ils toujours la comédie lorsqu’ils répondent aux questions des journalistes ? 

Dans une mesure moindre que sur un plateau de tournage, mais dans une certaine mesure tout de même.

 


Qu’en est-il de ces interviews promotionnelles d’une mauvaise foi affligeante, qui figurent dans les bonus des DVD ? 

Croyez-le ou non, mais dans ces moments-là nous ne récitons pas bêtement un texte qui défile sur un prompteur. Pour votre gouverne, sachez seulement que le jour où un acteur se mettra à déblatérer des horreurs au sujet d’un film qu’il est en train de promouvoir n’est pas près d’arriver. Vous saisissez ?

 

 

[Archives Numéro, avril 2008]