Le légende raconte que, depuis le début des années 70, si le chien d’Yves Saint Laurent semble ne pas changer, c’est parce qu’à chaque fois qu’il décédait, il était remplacé dans la nuit mais gardait toujours le même nom, Moujik, pour ne pas déstabiliser son maître. Dans Célébration, Olivier Meyrou prouve à quel point Moujik était le seul être vivant en contact permanent avec Yves Saint Laurent, tel un repère intemporel dans ce monde artificiel. Si plusieurs documentaires et longs-métrages ont été réalisés à son sujet, au point que l’on croit tout connaître de lui et du couple qu’il formait avec Pierre Bergé, le Yves Saint Laurent d’Olivier Meyrou – filmé entre 1998 et 2001 – est loin du créateur iconique adepte des soirées mondaines. On découvre un homme malheureux, retiré, maladif et terriblement vieillissant.

 

En plongeant dans l’intimité professionnelle du couple Saint Laurent-Bergé, le spectateur est abasourdi par le mutisme et les gestes lents d’Yves Saint Laurent, dont la voix s’égare parfois dans des logorrhées inaudibles. Malgré la déchéance physique qui vient presque entraver sa création, une énergie évidente irradie du couturier, toujours précis dans son travail qui le passionnait tant. “La maison” vit à son rythme. Plus les employés s’approchent de son studio, plus ils parlent à voix basse et se déplacent lentement. Comme lui. Si les images datent d'une vingtaine d'années, le réalisateur mélange les temporalités dans une savante alternance d’images en noir et blanc et en couleur. Une absence de chronologie destinée à sculpter le souvenir d’un homme déjà éternel. “Le filmer en noir et blanc, quand tous les autres étaient filmés en couleur, renforçait aussi le fait qu’il était absent, qu’il vivait dans une autre dimension”, souligne le réalisateur, opposant le couturier à Pierre Bergé, davantage filmé en couleur car avide de rencontres et pleinement vivant.

 

Ovni cinématographique marqué par la recherche d’une certaine esthétique avant tout, Célébration relate une série de moments de vie furtifs, de jeux de regards, sans chercher la cohérence. Les séquences réelles où l’on voit Yves Saint Laurent créer et Pierre Bergé gérer les affaires naissent des souvenirs racontés par ces femmes, âgées et chic, qui surgissent  à leur guise dans la maison, et les ateliers où elles ont sans doute travaillé autrefois. A la musique classique qui viendrait submerger les personnages d’un excès de pathos, le réalisateur préfère dessiner un portrait sonore de Saint Laurent en restituant les ondes qu’il dégage, rythmées par son angoisse, en créant un brouhaha permanent et oppressant. Distants et presque étrangers, Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ne sont alors que des héros de passage. Et parmi toutes ces images devenues collector, dont celle d’une jeune Laetitia Casta, éblouissante de fraîcheur, qui décroche un sourire au couturier, ravi de l’accueillir sur ses genoux, demeure surtout le regard du créateur, hanté par la mélancolie du monde qu'il a construit. 

 

 

Célébration, d'Olivier Meyrou, en salles le 14 novembre.