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17 Avril

Rencontre avec Ethan Hawke : “Mon prochain film sera peut-être un bordel sans nom !”

 

Il y a trente ans, Ethan Hawke, alors jeune premier, était révélé par “Le Cercle des poètes disparus”Depuis, l’acteur a développé sa carrière aux allures de manifeste en tournant pour Richard Linklater, Sidney Lumet ou Paul Schrader. Numéro Homme l’a rencontré à Paris, sur le tournage d’un autre grand, le Japonais Hirokazu Kore-eda, lauréat de la dernière Palme d’or.

Par Olivier Joyard, Portraits Peter Lindbergh, Réalisation Jean Michel Clerc

Veste en veau velours, Prada.

Se retrouver face à Ethan Hawke procure une émotion particulière, comme si le souvenir d’une jeunesse pas si lointaine – la sienne, la nôtre – reprenait vie ; comme si des moments de cinéma traversés par une forme de joie et d’innocence revenaient en mémoire avec un naturel désarmant. On ne sait pas toujours exactement pourquoi on a aimé les films que le natif d’Austin a tournés quand il était un jeune premier souriant de Hollywood – Le Cercle des poètes disparus et Before Sunrise lui ont permis d’accéder à un statut d’éternelle créature désirable –, et pourtant, quelque chose nous a toujours reliés à lui, une image presque indépendante de ses rôles, un rapport au masculin à la fois classiquement beau gosse et légèrement à côté du cadre, une liberté indéniable. Ethan Hawke n’a jamais paru chercher ni la gloire ni le buzz, mais il a trouvé les deux. Il vient d’ailleurs de passer l’automne à Paris pour une expérience qui le replace au centre des préoccupations cinéphiles. Le jour où nous croisons sa route sur les hauteurs de l’Est parisien, il vient de fêter ses 48 ans sur le plateau du nouveau film du cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda, lauréat de la Palme d’or au dernier Festival de Cannes avec Une affaire de famille. J’avais célébré mes 18 ans sur le plateau du Cercle des poètes disparus, lance Hawke, amusé. J’espère avoir encore trente ans de carrière devant moi. Je ne suis peut-être qu’au milieu...

 

 

“Le plus drôle c’est que quand Kore-eda m’a envoyé le scénario, les personnages s’appelaient Juliette Binoche, Ethan Hawke et Catherine Deneuve. La réalité et la fiction se confondaient. Je lui ai dit que je ne pouvais pas jouer un personnage qui possède mon propre nom…”

 

 

Sur son téléphone portable, l’acteur nous montre une photo prise la veille par Juliette Binoche. Il y est entouré par Catherine Deneuve et Kore-eda sur un pont de Paris, sourire aux lèvres. Il n’en revient toujours pas que le cinéma l’ait amené là. “Il y a Notre- Dame pas loin sur l’image, vous voyez ? C’est vraiment une expérience fascinante d’être à Paris pour tourner un film avec deux des plus grandes actrices françaises de tous les temps, devant la caméra d’Hirokazu Kore-eda. C’est aussi très étrange de se trouver dans une situation si nouvelle à un stade avancé de sa propre carrière. Pour moi, le cinéma n’a jamais cessé d’être surprenant.” À l’origine, le film La Vérité ne devait pas être tourné en France : Kore-eda avait écrit le scénario il y a une quinzaine d’années en pensant à une actrice japonaise. “C’est l’histoire d’une mère et d’une fille, précise Ethan Hawke. La mère, une comédienne très connue, écrit ses Mémoires et ‘oublie’ de mentionner qu’elle a une fille... L’actrice japonaise très âgée à laquelle le réalisateur pensait est morte. Après son décès, Kore-eda a décidé de transférer l’intrigue en France avec Deneuve et Binoche. Moi, j’interprète le mari de Juliette, qui demande pourquoi elle n’a pas été incluse dans ce livre. Ce film ressemble à une comédie française mise en scène par un Japonais. C’est comme si Kore-eda tournait une comédie de Louis Malle ! On comprend que les vraies choses de la vie ne sont pas culturellement spécifiques. La vérité d’une relation mère-fille est similaire à Tokyo et à Paris, même si on pourrait imaginer le contraire.

 

 

“Attendons le résultat, le film sera peut-être un bordel sans nom ! J’ai déjà été dirigé par des gens qui ne parlaient pas anglais, je sais que ça peut merder.

Veste en mohair et pull en mérinos, Prada.

Comme souvent dans la vie de l’acteur, sa présence dans le film de Kore-eda a eu lieu grâce à une suite de hasards plus ou moins provoqués. Il raconte avoir voulu travailler avec Juliette Binoche depuis plusieurs années, notamment sur un projet de film américain dont le financement n’a pas abouti – ce qui en dit long sur l’état de la production indépendante... Et puis... “Et puis elle m’a écrit un e-mail à propos de ce film, Catherine et elle en parlaient avec Kore-eda depuis longtemps, je crois. Le plus drôle c’est que quand Kore-eda m’a envoyé le scénario, les personnages s’appelaient Juliette Binoche, Ethan Hawke et Catherine Deneuve. La réalité et la fiction se confondaient. Je lui ai dit que je ne pouvais pas jouer un personnage qui possède mon propre nom, il m’a fait comprendre qu’il ne connaissait pas beaucoup d’Américains... Il avait besoin d’un modèle ! Je ne connaissais pas bien son travail, alors j’ai regardé ses films, je n’ai pas regretté...” La rencontre avec le maître du cinéma japonais a eu lieu deux jours après le dernier Festival de Cannes, Kore-eda voyageant vers New York avec la Palme d’or dans ses valises. “Il n’avait pas prévu de gagner, je crois. Je l’ai bien aimé et il m’a convaincu que le film serait très intéressant.” À entendre ces mots, Ethan Hawke pourrait incarner le ravi de la crèche typique, le genre de star qui trouve tout formidable, parce que, c’est bien connu, la vie de celles et ceux qui font du cinéma n’est que fluidité et amour.

 

De manière subtile, l’acteur entame néanmoins un léger de pas de côté, tout en conservant sa bienveillance – un peu à l’image de ce qu’il dégage à l’écran, où une force tranquille se mêle à des sensations plus sauvages et inquiétantes. Sans en rajouter, Hawke admet une forme d’incertitude quant à ce que donnera La Vérité, que l’on attend de manière quasi certaine pour Cannes 2019. Il entame un monologue dont chaque mot semble pesé. “Je crois que ça n’a rien de simple de diriger un film quand on ne parle pas la langue dans laquelle il se tourne. C’est le cas de Kore-eda. L’équipe est aux trois  quarts française, le reste est japonais, et moi je suis le seul dont l’anglais est la première langue. Je suis l’étranger, en quelque sorte. Être sur le plateau ressemble à un rêve éveillé auquel je ne comprends pas toujours tout – même si Juliette et Catherine parlent très bien anglais. D’une certaine façon, cela m’aide, car la solitude favorise la créativité. Mais cela rend les discussions difficiles. Je pourrais vous décrire ce que je vais essayer de communiquer dans une scène cet après-midi beaucoup plus facilement qu’à Kore-eda. J’essaie chaque jour, mais je ne suis pas sûr que le traducteur transmette bien ma pensée. J’ignore si c’est le cinéaste qui résiste ou si l’idée ne lui est pas transmise correctement. En même temps, je regarde Kore-eda diriger Catherine, et bien qu’il ne parle pas français, il comprend des choses infimes très importantes. D’ailleurs nous sommes souvent satisfaits des mêmes prises, et pour moi, c’est bon signe. Mais attendons le résultat, le film sera peut-être un bordel sans nom ! J’ai déjà été dirigé par des gens qui ne parlaient pas anglais, je sais que ça peut merder.

 

Découvrez le portrait d’Ethan Hawke dans son intégralité dans le Numéro Homme 37, disponible en kiosque et sur iPad.

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