08 Octobre

“Girl” de Lukas Dhont, le drame qui a bouleversé la Croisette

 

Lauréat de la Caméra d’or, à Cannes, décernée au meilleur premier film, Lukas Dhont a été plébiscité pour son regard sensible sur Lara, adolescente prisonnière de son corps de garçon qui décide de changer de genre.

Par Olivier Joyard

Ça va encore, mais je suis un peu épuisé... Celui qui prononce ces mots quelques heures après la projection de son film, lors du dernier Festival de Cannes, ne se doute pas que son aventure ne fait que commencer. Bientôt, les interviews vont se multiplier : des mois de service après-vente mondial pour une œuvre dont les premiers spectateurs murmurent qu’elle marque l’arrivée d’un surdoué. En effet, de mémoire de festivalier, rarement un long-métrage inaugural n’aura autant suscité l’empathie et la curiosité.

 

Dans les salles de projection bondées et les soirées made in Croisette, on ne parlait que de celui-ci. Avec le mérite de l’évidence, Girl a remporté au bout de cette quinzaine la Caméra d’or. Le trophée, décerné cette année par un jury que dirigeait la réalisatrice suisse Ursula Meier, récompense depuis 1978 le meilleur premier film. Une distinction spéciale. Parmi les gagnants qui ont émaillé quatre décennies figurent quelques noms devenus grands, comme Romain Goupil (Mourir à 30 ans,1982), Jim Jarmusch (Stranger Than Paradise, 1984), Pascale Ferran (Petits arrangements avec les morts, 1994), Naomi Kawase (Suzaku, 1997) ou encore Steve McQueen (Hunger, 2008).

 

 

“J’imagine qu’il y a beaucoup de comédiens transgenres qui cherchent du travail. Tu ne dois pas être homosexuel pour jouer un homo, ou le contraire...”

 

 

On ne prendra pas de paris fous sur l’avenir de Lukas Dhont. Son présent nous suffit. À 27 printemps tout juste, le garçon fait office de successeur symbolique à l’imbattable Québécois Xavier Dolan – celui-ci avait tourné J’ai tué ma mère avant d’avoir 20 ans... Le cinéma semble couler dans les veines de ce Flamand né à Gand. Dans une veste pas encore trop froissée par les heures d’interviews, le jeune homme s’autorise un flash-back pas si lointain. “Je suis entré dans une école d’arts audiovisuels en 2009, à la sortie du lycée. Là-bas, nous étions poussés à imaginer des projets dans une langue personnelle, sans règles imposées ni passages obligés. J’admirais des réalisateurs, mais le vrai désir de cinéma a surgi autrement. Alors que je débutais – j’avais 18 ans –, j’ai lu dans un journal l’histoire d’une jeune fille de 15 ans qui voulait devenir danseuse étoile, alors qu’elle était née dans un corps assigné garçon. J’ai gardé ce récit en tête parce qu’il m’a beaucoup ému.” Très vite, Dhont rencontre l’intéressée, qu’il fréquente encore aujourd’hui
et associe au succès de son film. Nora – c’est son prénom – était d’ailleurs présente à Cannes, mais a refusé d’être mise en lumière. “Dès le départ,l’aide de Nora a été précieuse, poursuit le réalisateur. Pour moi, elle était un exemple de courage, elle qui a choisi de vivre avec sa propre identité avant de connaître la réaction du monde.

À l’époque, Dhont est un jeune homosexuel qui n’a pas encore évoqué son orientation avec son entourage. Il explique à Nora qu’il souhaite la filmer. “J’ai envie de réaliser un documentaire sur toi.” La réponse fuse, négative. Mais Nora accepte de parler d’elle et de la transition de genre qu’elle est en train de mener. “Je l’ai rencontrée à de nombreuses reprises, ainsi que plusieurs autres jeunes transgenres. Je savais que je voulais réaliser un film avec un personnage principal transgenre, et ces personnes m’ont inspiré le scénario.Girl sort de terre presque une décennie plus tard, après des années de développement et un processus de casting compliqué. Pour trouver la personne capable d’incarner Lara, Lukas Dhont a en effet rencontré pas moins de 500 acteurs et actrices, à qui il manquait souvent un aspect du personnage. “Au début, je voulais qu’une fille transgenre interprète le rôle principal. Mais il fallait qu’elle soit à la fois capable de jouer et de danser. C’était un premier obstacle.

 

 

“En parlant avec beaucoup de jeunes transgenres qui étaient en pleine transformation, qui souvent avaient une aversion envers leur propre corps, j’ai senti que c’était très fragile de filmer et de représenter quelqu’un dans cette situation.”

 

 

À Hollywood, les polémiques enflent sur la tendance désormaisinsupportable de l’industrie à la paresse – et à la discrimination – quand il s’agit de choisir des comédiens et comédiennes interprétant un personnage trans. Récemment, Scarlett Johansson s’est retirée d’un film où elle devait incarner un gangster transgenre, après avoir initialement balayé les critiques de la communauté LGBT+ d’un revers de la main. Sur ce sujet plutôt tendu, Lukas Dhont reste prudent. On évoque avec lui le cas de la série Transparent créée par Jill Soloway, qui a mis en scène Jeffrey Tambor dans le rôle d’une néo- sexagénaire choisissant d’effectuer son coming out trans auprès de sa famille. “J’ai vu Transparent, j’aime beaucoup cette série. Mais je comprends que le problème du casting d’une personne cisgenre [homme ou femme s’identifiant au genre qui leur a été assigné à la naissance] se pose dans ce cas précis parce qu’à Los Angeles, j’imagine qu’il y a beaucoup de comédiens transgenres qui cherchent du travail. C’est une question compliquée. Être actrice ou acteur est d’abord une question d’empathie. Tu ne dois pas être homosexuel pour jouer un homo, ou le contraire. Transparent ajoute quelque chose à la conversation, en mettant en scène des personnages qui pour beaucoup de gens ne sont pas compréhensibles. C’est la force du cinéma, de la télé et de l’art. Faire comprendre et ressentir quelque chose.

Lukas Dhont a finalement choisi le jeune acteur cisgenre Victor Polster, une véritable révélation qui donne au film une subtilité et une profondeur peu communes. “En parlant avec beaucoup de jeunes transgenres qui étaient en pleine transformation, qui souvent avaient une aversion envers leur propre corps, j’ai senti que c’était très fragile de filmer et de représenter quelqu’un dans cette situation, se justifie le cinéaste.C’est une responsabilité que je ne voulais pas prendre. Un film, c’est comme un document qui reste toute la vie, qui peut accompagner une personne durant des décennies. Éthiquement, filmer cette fragilité, cette nudité, ce rapport aussi complexe à son propre corps, ce n’était pas possible.” Avec Victor Polster dans le rôle de Lara, Girl renverse à peu près tous les clichés et raconte l’histoire d’un corps en lutte avec lui-même – et avec le monde – pour sa propre libération. Un récit évidemment universel mais très documenté, notamment lorsqu’il s’agit de représenter les diverses étapes (notamment la prise d’hormones) qui accompagnent la transition. Même quand elle est difficile. “Le film est assez tragique, d’une certaine manière, admet Dhont. Mais il ne parle pas de toute la communauté transgenre : c’est le portrait d’une seule fille qui développe une aversion pour son propre corps. De mon point de vue, c’était important de montrer cette souffrance, parce que dans notre société, le corps et le genre sont combinés, liés de manière certaine. Dès que nous naissons, le monde proclame que nous sommes un garçon ou une fille. Pour une grande partie des gens, cela marche très bien, mais pour d’autres, ça ne fonctionne pas. Lara est un personnage pour qui cette assignation ne marche pas. Elle veut aller le plus loin possible et s’affirmer en tant que femme.

 

 

“J’espère bien que beaucoup d’ados vont aller voir Girl, car je pense que Lara aide à montrer une fluidité dans la question du genre qui pour beaucoup de jeunes est peut-être aussi une question, un élément central de leur vie, même s’ils ne sont pas trans.”

 

Bande-annonce “Girl” de Lukas Dont

Lukas Dhont prononce ces mots avec le calme et l’élégance qui le  caractérisent instantanément – après tout, sa maman est professeure de mode. C’est un garçon apaisé et habité qui nous regarde, conscient d’avoir mis beaucoup de lui dans ce film si délicat qui parvient à raconter l’épopée intime et physique d’un personnage hors norme. “Le film est une histoire d’adolescence autant qu’une histoire de transition. Il y a un côté teen movie. Lara ne veut pas attendre, elle veut aller vite, en cela le film parle des ados car il accompagne cette urgence, le désir d’avoir tout en même temps. J’espère bien que beaucoup d’ados vont aller voir Girl, car je pense que Lara aide à montrer une fluidité dans la question du genre qui pour beaucoup de jeunes est peut-être aussi une question, un élément central de leur vie, même s’ils ne sont pas trans. Moi, j’ai façonné ce film pour une version plus jeune de moi-même. Ado, je n’étais pas très masculin, j’étais très féminin, et cela m’a vraiment troublé. Je ne savais pas comment réagir. Je voyais beaucoup d’exemples de masculinité autour de moi et j’étais en conflit avec cela. C’est sans doute de là que vient mon désir de filmer ce personnage. C’est une personne de 15 ans pour
qui tout est clair : elle est une fille.
” Pour la suite de la carrière de Dhont, est-ce que tout sera aussi clair ? Fan du réalisateur grec Yorgos Lanthimos, du Mexicain Michel Franco, de Xavier Dolan ou encore des frères Dardenne et de James Cameron – “Oui, je peux placer ces deux noms dans la même phrase !” –, le Belge sera attendu au tournant. Avec Girl, il a en tout cas accompli sa mue, sa transition. “Un premier film est une transition, bien sûr, car jusqu’à présent je n’avais réalisé que des courts-métrages, mais aussi parce que pour la première fois j’ai pu exprimer des sentiments très personnels. En écrivant et en tournant, j’ai compris que mon travail parle beaucoup de l’impossibilité de développer une relation avec un autre corps. D’une certaine manière, je me comprends mieux moi- même aujourd’hui.

 

 

Girl de Lukas Dhont. Sortie le 10 octobre.

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