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House of Gucci est-il juste un remake de Dallas à la sauce italienne ?

Cinéma

Depuis mercredi, House of Gucci est enfin à l’affiche des cinémas français. Et le résultat fait finalement l’effet d’un soufflet qui retombe.

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Il y a déjà un an et demi, nous revenions dans nos colonnes sur l’assassinat de Maurizio Gucci, le petit fils du fondateur de la marque du même nom, sauvagement abattu le 27 mars 1995 sous le porche de son bureau milanais. À l’époque, le sujet et le casting du prochain film de Ridley Scott venaient tout juste d’être dévoilés et le monde s’apprêtait à sombrer dans une hystérie sans pareille. Au fil des mois, tous se sont extasiés comme une gamine passionnée de mode qui effleure son premier sac de luxe à la chaque fois qu’une photo de Lady Gaga en Italienne ultra bling bling circulait sur les réseaux sociaux. Et mercredi, le grand jour est enfin arrivé : House of Gucci est à l’affiche des cinémas français. Et le résultat fait finalement l’effet d’un soufflet qui retombe.

 

On connaît le réalisateur d'Alien pour son sens du spectacle, de l’illusion et de l’horreur. Sa capacité, parfois, à susciter chez nous une profonde répulsion. Là, il a décidé, par désir de sulfureux, d’axer son récit sur la maison Gucci à l’époque du déchirement. Celle où le clan qui a vu sa petite affaire familiale devenir un empire se déchiquète comme une meute de pitbulls en cage. Mais le cinéaste ne semble éprouver ni empathie ni répugnance à l'égard de ces riches carnassiers. Il livre un tableau lisse d’une histoire passionnante, faisant de House of Gucci une machine certes bien huilée mais dénuée de toute perversion. Elle met en scène des coups bas que les sadiques de Succession se donnent avec bien plus de subtilité et de mesquinerie…

 

 

Pourtant, on ne peut pas reprocher au film l’absence de clarté de son scénario. Tout est dit, expliqué et rien ne dépasse. Adapté de l’ouvrage The House of Gucci : A Sensational Story of Murder, Madness, Glamour and Greed (2001) de Sara Gay Forden, il résume en deux heures et quarante minutes ultra calibrées (durant lesquelles on a parfois envie, il faut l’avouer, de piquer du nez) vingt ans de démesure et de déchirements. Nous sommes au début des années 70 et les deux fils du fondateur de Gucci se partagent l’empire. L’un, Aldo (Al Pacino), gère le business à New York et l’autre, Rodolfo (Jeremy Irons), garde un œil distancié depuis Milan. Tout oppose leurs fils respectifs, Paulo (Jared Leto) et Maurizio (Adam Driver) : le premier est un styliste raté à la dégaine (grossière) d’attardé et à la mine défraichie, le second est un jeune juriste au sourire ultra bright, à qui tout réussit mais qui a manifestement mis le fun au placard. Ce dernier se marie en 1973, contre la volonté de son père, avec Patrizia Reggiani (Lady Gaga), la fille fantasque d’un patron d’une société de transports routiers. Tout ce petit monde finit par se trahir à coups de dénonciations au fisc et d’alliances déloyales, toujours sous la houlette malveillante de Patrizia. Elle finit par faire assassiner son mari en 1995 parce qu’il l’a quittée pour une Française (Camille Cottin) et qu’une voyante mal dégrossie (Salma Hayek) l’a conseillée de le faire. Bref, House of Gucci, ce sont des personnages italiens caricaturés façon Dallas.

 

Mais ce qui dérange le plus dans ce drame familial aux allures de biopic lourdingue, c’est sa fâcheuse tendance à pasticher une époque, une esthétique et même une culture. Ridley Scott nous parle d’une dynastie qui a un temps incarné (et le fait toujours d’ailleurs) le grand luxe et l'extravagance à l’italienne à travers le monde. Mais il le fait dans un style cheap, qui se résume à la juxtaposition de tubes poussiéreux des années 80 et les looks ultra clinquants de Lady Gaga. Cette dernière qui, malgré ses efforts, ne parvient pas à porter à elle seule un film où tous les acteurs anglophones semblent forcés à glisser des “si, prego, ciao” à chaque fin de réplique pour être crédibles. La présence anecdotique d'un Tom Ford fictif, catapulté à la fin du film, fait l’effet d’un coup de grâce. On le salue pour ses premières collections en tant que directeur artistique, le félicitant d’avoir créé des vêtements que l'on ne fait qu’apercevoir. C’est à croire que la création Gucci dans l’esprit de Ridley Scott se résume à des gros plans sur des sacs monogrammés. Des accessoires qui ont d’ailleurs vu leur popularité augmenter sur les sites de revente de produits de luxe, notamment le modèle Jackie, vingt cinq fois plus recherché sur le site spécialisé Vestiaire Collective à la sortie du film. La griffe et ses fondateurs méritaient pourtant mieux qu'un enchaînement de crises de nerfs de personnages en total look vison.

 

House of Gucci (2021) de Ridley Scott, en salle.