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Numéro
09

Hommage à Jean-Claude Carrière, romancier et scénariste, en 4 collaborations légendaires 

Cinéma

Jean-Claude Carrière, disparu aujourd’hui à l’âge de 89 ans, a participé aux scénarios de monuments du cinéma français, de “Belle de jour” (1967) à “La Piscine” (1969) en passant par “Le Charme discret de la bourgeoisie” (1972). Retour sur un parcours brillant, enrichi par des collaborations mémorables, que l’on peut aussi retrouver dans “Ateliers”, son autobiographie parue en 2019 chez Odile Jacob.

Le charme discret de la bourgeoisie (1972) de Luis Buñuel

Fils de viticulteurs, normalien, homme de lettres, romancier, dramaturge et enfin scénariste consacré, Jean-Claude Carrière a vécu plusieurs vies. Un atout de taille pour un homme se définissait souvent comme un conteur, un passionné du récit qui, abandonnant son ego, s’effaça tout au long de son aventure cinématographique pour donner vie à ses personnages. Après son premier roman, Lézard, écrit en 1957, il a travaillé sur les scénarios d’une soixantaine de films et écrit en tout près de 80 ouvrages comprenant des récits, essais, fictions, entretiens, et même un livre-dialogue avec le Dalaï Lama, étant un passionné de spiritualité. Aujourd’hui, alors que nous avons appris sa disparition à l’âge de 89 ans, Numéro revient sur quatre de ses collaborations ayant marqué l’histoire du cinéma et du théâtre. 

 

1. Luis Buñuel

 

Après leur rencontre en 1964, les deux hommes écrivent ensemble pendant 19 ans, jusqu’à la mort de Luis Buñuel en 1983. Leur admiration mutuelle et leur passion commune pour l’écriture donnent lieu à une collaboration fructueuse, qui font naître des films comme Belle de jour (1967) avec Catherine Deneuve, adapté du roman de Joseph Kessel, et Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), analyse grinçante de la bourgeoisie française et de ses privilèges. Un film qui a eu cinq versions, dont le tournage a duré deux ans, et qui obtient l’Oscar du meilleur film étranger et le prix du meilleur scénario aux BAFA. Luis Buñuel apprend à Jean-Claude Carrière l’importance de la distance, humoristique d’abord, qui permet au premier d’aller dans une dureté et une violence que, selon le second, “les films sérieux n’auraient pas”. Pour stimuler leur imagination, les deux bourreaux de travail se retrouvent la souvent le soir à la terrasse d’un bar tranquille, lors de la ”sacrosainte” heure de l’apéritif, avec comme défi de se raconter chacun une nouvelle histoire…

 

 

2. Miloš Forman

 

Alors qu’il est de passage à Paris, Miloš Forman fait une halte chez Jean-Claude Carrière.  À l’époque, le jeune metteur en scène est déjà prometteur, mais encore sans-le-sou. Quelques jours plus tard, le scénariste emmène le réalisateur tchèque sur le plateau de Belle de Jour (1967) : Luis Buñuel, qui connaissait le travail de Milos Forman, notamment à travers le film Les Amours d’une blonde (1965), interrompt le tournage pendant une heure pour l’inviter à prendre un café. Tout-au-long de sa vie de scénariste, Jean-Claude Carrière a éprouvé une profonde affection pour le réalisateur, d’un an son cadet, et avec qui vécu le tumulte de mai 68. Leur amitié a donné naissance à Taking Off (1971), puis à Valmont (1989), l’adaptation cinématographique des Liaisons Dangereuses, qui vaut au Tchèque une nomination aux César. Ensemble, ils répètent toutes les scènes, tandis que Miloš Forman incarne le personnage le plus éloigné de lui-même, souvent une jeune fille. Ses dialogues parfois cocasses permettent aux deux hommes de se détacher des usages de leur société contemporaines et ainsi d'accéder à l'essence de ce qui façonne un personnage.

 

 

3. Peter Brook 

 

En 1985, Jean-Claude Carrière et Peter Brook adaptent Le Mahabharata. On les pense fous, mais c’est mal connaître la détermination sans faille des deux hommes, qui transposent cette épopée sanskrite, pilier de la mythologie hindoue, en une pièce de théâtre de 9 heures, au cours de laquelle se déploie la grande saga familiale, à l’aide de 25 comédiens de 16 nationalités différentes. Afin de trouver une manière de montrer l’essence du conte, à savoir le combat inconscient entre pulsion de vie et force destructrice, Jean-Claude Carrière et Peter Brook ont travaillé pendant 10 ans et fait 5 voyages en Inde. La pièce fut un succès au Festival d’Avignon et fut ensuite déclinée en une mini-série de six épisodes, produite par Peter Brooke. 

 

 

4. Jacques Deray 

 

Difficile de passer à côté de la collaboration géniale entre Jacques Deray et Jean-Claude Carrière. En résultent des films dans lesquels s'illustrent quelques-uns des plus grands acteurs de leur génération. La Piscine (1969), huis-clos solaire où se retrouvent Romy Schneider et Alain Delon au cinéma, puis Borsalino (1970), où ce dernier partage l'affiche avec Jean-Paul Belmondo, dans un long-métrage dont l'écriture, teintée de la plume aiguisée de Jean-Claude Carrière - partagée avec Jacques Deray, Jean Cau et Claude Sautet -, se veut une critique de l'inaction de la classe politique. Dans les années 70, les deux hommes collaborent de nouveau pour Un homme est mort (1972), mettant en scène Jean-Louis Trintignant, ou encore Le gang (1977), film franco-italien dans lequel Alain Delon incarne Robert dit "le dingue", à la tête d'un gang qui opère de nombreux casses sans jamais faire de victimes.