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10 Rencontre avec Juliette Binoche : “Pour certains rôles, chaque cellule de notre peau doit changer”

Rencontre avec Juliette Binoche : “Pour certains rôles, chaque cellule de notre peau doit changer”

Cinéma

En salle mercredi 12 janvier, Ouistreham, de l'auteur et réalisateur Emmanuel Carrère, met en scène Juliette Binoche dans la peau d'une écrivaine qui se fait passer pour une ancienne femme au foyer à la recherche d'un CDI. Le film est librement adapté de l'enquête immersive de la journaliste et grand reporter Florence Aubenas sur le travail précaire.

Juliette Binoche dans “Ouistreham” d'Emmanuel Carrère © Christine Tamalet Juliette Binoche dans “Ouistreham” d'Emmanuel Carrère © Christine Tamalet
Juliette Binoche dans “Ouistreham” d'Emmanuel Carrère © Christine Tamalet

En 2009, la journaliste et grand reporter Florence Aubenas, ex-détenue en Irak, prend congé du journal Le Nouvel Observateur. Elle part à Caen sans prévenir ses proches dans le but d'enquêter sur le travail précaire et d'écrire un livre sur les conséquences de la crise économique. Elle se glisse dans la peau d'une ancienne femme au foyer fraîchement divorcée, sans diplôme, à la recherche d'un CDI. Elle pointe à Pôle Emploi, se teint les cheveux et finit par trouver quelques heures de travail à effectuer sur un ferry, en tant que femme de ménage. Là, elle tisse des relations amicales avec ses collègues, avec qui elle se lève tous les jours à cinq heures du matin pour nettoyer des sanitaires. Florence Aubenas entame en secret l'écriture du Quai de Ouistreham, un livre paru en 2010 aux éditions de l'Olivier, qui fut un grand succès en librairie et un récit inoubliable sur “la France d'en bas”. 

 

Presque dix ans la parution de cette enquête immersive s'inscrivant dans la lignée du journalisme gonzo et ayant valu à son autrice d'être reçue à l'Elysée par Nicolas Sarkozy, l'actrice Juliette Binoche décide d'adapter cette histoire. Elle contacte alors Florence Aubenas et monte le projet. Emmanuel Carrère, un écrivain français lui aussi auteur d'un livre d'enquête, L'Adversaire (2000), consacré à l'affaire Jean-Claude Romand (un mari mythomane qui a tué sa femme et ses deux enfants en 1993) est chargé de le réaliser. En résulte Ouistreham, un long-métrage librement adapté du récit de la journaliste qui prend le parti de souligner la facture entre deux mondes : les écrivains et les travailleurs précaires. Il occulte, malheureusement, certains aspects du récit, comme des chapitres consacrés à des mouvements sociaux ou l'épilogue, que Florence Aubenas a raconté après la publication du livre, précisant ses relations avec ses anciennes collègues du ferry. Numéro s'est entretenu avec Juliette Binoche qui, le temps d'un long-métrage, s'est glissée dans la peau d'une journaliste qui joue la comédie.

 

 

Numéro : Pour préparer le rôle, avez-vous lu le livre de Florence Aubenas ? L’avez-vous entendue ou regardée parler de cette expérience à la radio ou à la télévision ?

Juliette Binoche : Évidemment ! Mais la préparation n’a pas été celle que l’on pourrait attendre d’une actrice. Je souhaitais produire le film, j’ai donc appelé Florence [Aubenas] pour qu’elle vende ses droits et qu’on puisse adapter son livre. Elle voulait le faire à condition qu’Emmanuel Carrère le réalise. On s’est donc vus tous les trois et au bout de deux ans de travail, Emmanuel m’a dit qu’il ne souhaitait pas que je sois productrice. Ça a été humiliant et blessant mais j’ai accepté. Le travail que font ces hommes et ces femmes l’est souvent, c’était finalement une façon logique de rentrer dans ce projet.

 

 

Dans quel état avez-vous débuté le tournage ?

J’étais extrêmement fatiguée, mon père était en train de mourir, j'avais une grippe dont je n’arrivais pas à me débarrasser… Ces conditions physiques et émotionnelles m'ont rendue prête à me mettre à nu. Elles m’ont aidée à rentrer dans un certain état d’épuisement, puisque je l’étais moi-même.

 

 

Comment s’est passé le travail avec les acteurs non professionnels ?

Il y avait un côté très familial sur le tournage. C’était un choix d’Emmanuel Carrère et il avait raison. En tout cas pour ce genre de film. Je me suis fait la plus transparente possible pour que les autres acteurs existent et se sentent bien. Ce n’était pas difficile : ils étaient déjà très bien préparés. Il y avait quand même la question de la confiance en soi, avec la présence d’une caméra et d’une actrice reconnue, qui fait qu’ils ont beaucoup d’envies et que la peur s’emballe. 

 

 

Le travail qu’a fait Florence Aubenas peut-il être assimilé à celui d’une actrice ? En auriez-vous été capable ?

Absolument. Sur Les Amants du Pont-Neuf [de Leos Carax, 1991], j’ai vécu dehors avec les clochards. Je me disais qu’il fallait au moins ça pour pouvoir parler de ces personnes-là. Il faut toucher, frôler et voir ce qu’il se passe pour retranscrire une certaine réalité. On ne peut pas incarner certains rôles juste en lisant des livres dans un endroit chaud et douillet. Chaque cellule de notre peau doit changer. 

Juliette Binoche dans “Ouistreham” d'Emmanuel Carrère © Christine Tamalet Juliette Binoche dans “Ouistreham” d'Emmanuel Carrère © Christine Tamalet
Juliette Binoche dans “Ouistreham” d'Emmanuel Carrère © Christine Tamalet

À plusieurs reprises dans le livre, des ouvriers descendent dans la rue à la fermeture d’une usine Moulinex. Quel est votre point de vue sur les mouvements contestataires aujourd’hui en France ? Les comprenez-vous ? Les soutenez-vous ?

J’ai déjà manifesté pour l’écologie. J'aimerais qu’on mette autant d’énergie pour essayer de comprendre les causes de ces pandémies que celle qu’on met à développer le vaccin. Il faut qu’on parle et qu’on comprenne l’urgence du changement qu’on doit opérer. Arrêter les pesticides, les antibiotiques sur les grands élevages intensifs… C’est horrible. Il faut bouger, planter des arbres mais pas faire de monoculture mais de l’agro-foresterie, c'est-à-dire relier l'agriculture et les forêts. À chaque fois, beaucoup d’énergie est dépensée pour trouver des solutions à court terme. C’est peut-être le problème d’élire un président sur seulement quatre ans… 

 

 

Vous êtes fatiguée que la société se focalise sur des propos d’Emmanuel Macron qui dit qu’il “emmerde” les non-vaccinés ?

L’urgence, c’est l’écologie. Les pandémies, les maladies infectieuses émergentes… Tout ça est dû à la déforestation, à la soi-disant essence verte. Mais c’est une catastrophe écologique. On a besoin de biodiversité.

 

 

Avez-vous envie de prendre davantage la parole sur ces questions-là?

Pas sûr. [Rires.] Parce que c’est difficile de parler, on n’a pas de liberté, on ne peut pas parler autant qu’on voudrait. C’est pourtant étonnant, en tant que Français !

 

 

Florence Aubenas avait dû réaliser son CV pour les besoins de son enquête. Qu’inscririez-vous sur le votre ?

Ma vie, c’est le mouvement. Ce n’est jamais pareil… Je dois m’adapter aux émotions et aux circonstances climatiques. Aussi à ce que le metteur en scène demande. Je dirais que je suis patiente, parce qu’il faut accepter la différence, connaître ses limites. Un acteur essaie toujours d’aller plus loin, de se remettre en question et d’aller dans des zones qui ne sont pas forcément confortables. Et quand on lâche enfin, c’est une énorme satisfaction. On se sent enfin libres.

 

 

Ouistreham (2021) d’Emmanuel Carrère, avec Juliette Binoche. En salle le 12 janvier 2022.