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26

Faut-il (re)voir L'Été dernier de Catherine Breillat, ce soir, sur Canal+ ?

Cinéma

Film intense et brûlant, L’Été dernier (2023), diffusé ce mardi 26 mars 2024 sur Canal+, revient sur un thème cher à Catherine Breillat : la question du désir et de l’interdit. Servi par une Léa Drucker à son sommet, ce chef-d’œuvre cache un second film sur le monde feutré des apparences et sur la bourgeoisie, que la violence du désir menace de faire voler en éclats.

Samuel Kircher et Léa Drucker dans L'Été dernier de Catherine Breillat © SBS Productions

L'Été dernier de Catherine Breillat : une montée émotionnelle hors du commun 

 

Le cas Breillat est fascinant, impressionnant, coupant, ceci depuis plusieurs décennies. On pensait avoir perdu la réalisatrice de Romance et de 36 fillette à la suite de son accident vasculaire cérébral survenu en 2005, mais elle a pourtant réussi à réaliser des films malgré son handicap. L’un d’eux, Abus de faiblesse, détaillait l’histoire rocambolesque et douloureuse de ce qu’elle avait subi de la part de Christophe Rocancourt. Celui que la presse surnommait “l’escroc des stars” avait profité de sa vulnérabilité pour lui extorquer des sommes d’argent considérables. Le film, sorti en 2013, mettait en valeur Isabelle Huppert et Kool Shen lancés dans une aventure étrange et dure où la séduction se transformait en emprise. Breillat se mettait à nu. Elle semblait muette artistiquement depuis ce coup de force. Âgée aujourd’hui de 75 ans, elle revient pourtant avec un nouveau long-métrage, l’un de ses plus beaux, d’une fidélité radicale à ce qui occupe ses images depuis presque cinquante ans : les tourments des êtres quand ils se rapprochent, au-delà des barrières, des conventions et parfois des lois.

 

Désir et interdit : Léa Drucker brille dans le film L'Été dernier 

 

Le producteur Saïd Ben Saïd – un amoureux des auteurs qui a notamment travaillé avec Paul Verhoeven, André Téchiné, Éric Rochant, Roman Polanski, David Cronenberg, Philippe Garrel, Brian De Palma ou encore Patricia Mazuy –, a repéré il y a quelques années un film dont le sujet lui semblait proche des obsessions de la réalisatrice. Dronningen, réalisé par la Danoise May el-Toukhy et sorti en 2019, observe la relation dangereuse entre une avocate installée et un jeune homme, sur un mode plutôt tragique. Catherine Breillat, pour qui l’adolescence est, selon ses propres mots, “une passion”, s’empare de ce canevas à sa manière, respectant une part importante du scénario du film, mais proposant une montée émotionnelle hors du commun, qui donne tout son sens à notre envie d’aller au cinéma pour être bousculé. L’Été dernier raconte donc la vie d’une avocate (Léa Drucker) spécialisée dans la défense d’adolescentes victimes d’abus sexuels – comme dans le film original – et confrontée à l’arrivée impromptue du fils de son mari dans le foyer. Ce jeune homme de 17 ans (Samuel Kircher) est beau et arrogant, et se distingue d’abord par son agressivité, son refus de s’intégrer à la vie que lui propose son père (Olivier Rabourdin), trop plate et dénuée de sens à ses yeux. Ils s’étaient perdus de vue après la séparation d’avec sa mère, et peinent à se retrouver maintenant. Pierre est un père trop occupé, car il est aussi un chef d’entreprise anxieux à cause d’un contrôle fiscal.

Samuel Kircher et Léa Drucker dans L'Été dernier de Catherine Breillat © Pyramide Distribution

Catherine Breillat signe un film explosif, entre frustration et désir

 

Le film prend le temps de filmer cette frustration, cette incompatibilité entre modes de vie et générations, pour mieux les faire voler en éclats dès que possible, c’est-à-dire quand Anne passe du temps avec son beau-fils et apprend à le connaître de près, malgré l’évidence qu’il ne s’agit pas d’une bonne idée...  C’est l’une des premières touches de Catherine Breillat, sa capacité à saisir les limites des hommes et des femmes qu’elle filme, pour placer sa caméra exactement à la frontière de leur désir, ce lieu où tout reste envisageable, représentable, sans retenue ou presque. Breillat ne s’intéresse pas beaucoup au hors champ ou au mystère, elle laisse sa caméra tourner quand d’autres regarderaient ailleurs. 

 

La frontalité est en quelque sorte son premier métier. Et cela donne un film explosif. Peu à peu, Anne, qui flirte avec la cinquantaine, se rapproche donc de Théo. Cela a lieu d’abord de façon non formulée, puis très concrètement quand la retenue n’est plus une option ni pour l’une ni pour l’autre. Breillat a déjà filmé la relation d’une adolescente (beaucoup plus jeune qu’ici) et d’un homme plus âgé dans l’un de ses premiers films, 36 fillette. Dans Une vraie jeune fille ou encore À ma sœur, elle montrait l’éducation sexuelle d’une ado prenant en main sa soif de découverte. Ici, c’est un jeune homme qui se découvre. Étrangement, le changement de point de vue permet de donner une ampleur particulière au personnage de femme “mûre”, qui aurait pu sombrer dans la caricature sous un regard moins fin.

 

Anne est clairement perçue comme une femme qui dérape, la conscience d’une faute et de plusieurs mensonges de sa part étant affirmée par le film. Breillat n’absout donc personne, ce n’est pas comme si le caractère potentiellement interdit de la relation entre une quadragénaire et un mineur était évacuée, ni la possibilité de prédation et d’emprise. Mais elle ne considère pas le cinéma comme le lieu qui pourrait juger. Ce qu’elle fait, c’est mettre le doigt dans la plaie, avec sérieux et intensité. Cela donne des scènes à couper le souffle, où les corps se rapprochent et se brûlent, filmés avec la plus grande empathie pour ce qu’ils ressentent. La réalisatrice a notamment pris pour modèle – une intention partagée avec Léa Drucker, première concernée – un tableau célèbre du Caravage, Marie-Madeleine en extase, peint en 1606. On y voit la sainte alanguie, la tête penchée en arrière, dans une pose qui mêle le plaisir, la souffrance et l’abandon. C’est dire l’ambition d’un film qui, loin du scandale, vise à une forme de lyrisme et d’absolu, proposant à celles et ceux qui le regardent une expérience physique totale.

Léa Drucker dans L'Été dernier de Catherine Breillat © Pyramide Films

“Je savais qu’en travaillant avec Catherine, j’allais aussi être inspirée par sa personnalité, son regard sur le monde. Je me suis laissé transporter.” Léa Drucker

 

Léa Drucker tournait pour la première fois avec Catherine Breillat. L’actrice a laissé transparaître son trouble et l’accomplissement que représente pour elle L’Été dernier : J’ai utilisé ce que je ressentais, des appréhensions. C’était un plongeon dans le monde de Catherine, en acceptant de découvrir des choses sur le moment, lors du tournage. En préparant le film, j’ai essayé de chercher la clé pour m’identifier à cette femme sans la juger ni la condamner. [...] Je savais qu’en travaillant avec Catherine, j’allais aussi être inspirée par sa personnalité, son regard sur le monde. Je me suis laissé transporter.” 

 

Lors de la projection, l’avant-dernier jour du Festival de Cannes, on ressentait la puissance du film devant un parterre tendu, qui attendait peut-être que Breillat ne fasse que jouer le rôle de la réalisatrice sulfureuse, dans la lignée de ses propos choquants défendant Harvey Weinstein en 2018 et attaquant Asia Argento, l’une de ses victimes, dénonçant également le hashtag alors très utilisé #BalanceTonPorc – cela avait eu lieu dans un épisode du podcast Murmur Radio. L’Été dernier est fort heureusement bien plus qu’une charge anti-MeToo ou opposée au féminisme contemporain. Au contraire, il tombe pile dans les préoccupations de l’époque et élève le débat, posant avant tout des problèmes de représentation : comment filmer le désir sans en oublier la dynamique de pouvoir, sans omettre ce qui, dans le monde, rend tout cela possible ? Pour cette raison, le dernier long-métrage de Catherine Breillat est aussi un grand film politique sur la bourgeoisie, cet objet central du cinéma français qui n’avait pas subi de si féroces assauts depuis longtemps – peut-être même depuis Buñuel !

 

La description de la conjugalité quand elle s’appuie sur le confort matériel, comme c’est ici le cas entre Anne et son mari, n’est absolument pas un détail du film. Elle en incarne au contraire le cœur noir, jusqu’à la dernière scène sidérante où le mari demande à sa femme de se taire, de ne plus rien dire, de laisser l’illusion se poursuivre coûte que coûte. Peu avant, Anne avait aussi tenté de réduire au silence Théo. Ce qui pourrait miner la bourgeoisie, cette irruption du désir capable de tout emporter dans des vies réglées, devient un autre moyen de maintenir et d’augmenter les privilèges. Il faut absolument voir ce qui est l’un des plus beaux films de l’année, un vrai coup de fouet donné au cinéma français par la maîtresse Breillat.

 

L’Été dernier (2023) de Catherine Breillat, avec Léa Drucker et Samuel Kircher, diffusé le 26 mars 2024 sur Canal+.