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Numéro
15 Les Enfants des autres Rebecca Zlotowski Virginie Efira

Les Enfants des autres est-il le plus beau film de Rebecca Zlotowski ?

Cinéma

Dans son cinquième long-métrage, la réalisatrice française Rebecca Zlotowski (Belle Épine, Une fille facile) s'attaque à un sujet peu (ou mal) traité jusqu'ici par le cinéma : la "belle-maternité", selon son expression. On y suit Rachel (sublime Virginie Efira), professeure de lycée de 40 ans, amoureuse d’Ali, un designer automobile (Roschdy Zem), père d'une petite fille, Leila, à laquelle Rachel s'attache. Puisant dans un terreau autobiographique, la cinéaste livre un film subtil et bouleversant. Peut-être son meilleur à ce jour.

La bande-annonce du film "Les Enfants des autres" (2022) de Rebecca Zlotowski

Peut-être parce que l'histoire du cinéma a été marquée (plombée?) par des décennies de male gaze, un constat amer s'impose. Très peu de films ont vraiment compris les femmes "en dehors des clous", dans toute leur complexité et leurs nuances. Les cinéastes peinent en effet à peindre de beaux portraits de femmes modernes, indépendantes, pas à leur place dans la société telle qu'elle l'est. Si elles n'ont pas d'enfants, ni de mari, ni de travail viable, ni de sexualité définie (ou de sexualité tout court) et arrivent à "un certain âge", la tâche se complexifie. Certaines réalisateurs et réalisatrices comme Claire Denis, Jane Campion, Agnès Varda, Amos Kollek ou John Cassavetes (avec Opening Night) ou Noah Baumbach (avec Frances Ha) ont réussi, heureusement, à s'approcher d'une certaine "vérité" concernant cette féminité libre et dense, loin des injonctions et souvent jugée comme "désaxée".

 

Mais on ne se souvient pas, avant de découvrir le nouveau film de Rebecca Zlotowski, Les Enfants des autres, en salle le 21 septembre, d’avoir vu une vision aussi juste, subtile et sensible sur ce que c'est que d’être une femme de 40 ans, non mariée et sans enfant dans un monde encore très patriarcal et normé. De la même manière, qu'en littérature, Annie Ernaux, Nelly Arcan ou Virginie Despentes ont dessiné des personnages féminins autres que la femme fatale ou la bonne épouse, la cinéaste atteint ici un climax dans la représentation de la figure de la belle-mère. 

Virginie Efira dans "Les Enfants des autres" (2022) de Rebecca Zlotowski

Virginie Efira dans "Les Enfants des autres" (2022) de Rebecca Zlotowski
Virginie Efira dans "Les Enfants des autres" (2022) de Rebecca Zlotowski

Souvent dépeinte comme une femme acariâtre, la belle-mère est, dans Les Enfants des autres, une femme bien plus désirable, incarnée par une Virginie Efira au sommet de son art. La Belgo-française s'impose définitivement, avec ce rôle qui pourrait lui valoir un César, comme la meilleure actrice de sa génération, atteignant en un regard ou une réplique bien sentie des sommets émotionnels rarement égalés (la rapprochant d'une Gena Rowlands francophone). Elle donne de l’intensité, de l’humanité et de la tendresse à ce personnage de femme, Rachel, professeure de lettres au lycée âgée de 40 ans, amoureuse d'un designer automobile (Roschdy Zem) qui a déjà une petite fille. De la même façon que Rebecca Zlotowski avait réussi à extraire Zahia Dehar de la caricature de la bimbo dans Une fille facile (2019), elle débarrasse le cliché de la belle-mère de ses oripeaux. 

 

Certaines femmes n'ont pas d'enfants (par choix, pour raison médicale ou pour une tout autre raison) et cela n'en fait pas des demi-femmes. Cela ne les empêche pas de nouer des liens avec les enfants des autres, que ce soit un élève dont elles ont été les professeures, un neveu ou la petite fille d'un amant, comme le montre le film. Et il se peut qu'ensuite, ces enfants-là ne soient plus dans leur vie, mais qu’elles ne les ait pas oubliés (et que ces derniers se souviennent d'elles, aussi). Cette vérité-là, à la fois simple, mais bouleversante, est montrée, dans des plans poétiques mais dénués de fioritures. Rebecca Zlotowski a le don pour capturer ces gestes qui n’ont l’air de rien mais qui sont tout et de proposer des dialogues dont la finesse subjugue. Rachel (Virginie Efira) nous subjugue lorsqu’elle déclame : "Non, ce n’est pas la fin du monde. Je suis même un peu fière d'appartenir au groupe de celles qui n'en ont pas. Et ce n'est pas comme si je pensais qu'il fallait en avoir pour être complète. Mais c'est quand même une immense expérience collective, que tout le monde traverse, et à laquelle je n'ai pas accès."

 

La puissance émotionnelle qui se dégage du film est aussi sans doute due à son terreau autobiographique. À l'aube de ses 40 ans, la réalisatrice n'avait pas d'enfant et vivait, difficilement, ce moment de fin de fertilité. Avant de se rendre compte que la "belle-maternité" (selon son expression) est un lien précieux et qu’une vie accomplie ne résume pas à des caches cochées sur une liste infinie. Les Enfants des autres n’est pas seulement le plus beau film de Rebecca Zlotowski, c’est un manuel, poignant, à l’usage des jeunes gens qui veulent seulement, pour rendre hommage au titre du film de Godard, vivre leurs vies.

 

Les Enfants des autres (2022) de Rebecca Zlotowski, avec Viriginie Efira, Roschdy Zem, Chiara Mastroianni et Anne Berest, en salle le 21 septembre.