Le monstre raconté par ses victimes

 

Si vous avez suivi la publication des enquêtes du New York Times et du New Yorker sur l’affaire Harvey Weinstein, ce documentaire sorti en août 2019 ne vous apprendra peut-être pas grand chose de plus. Mais le film d’Ursula Macfarlane a cela d’intéressant qu’il donne la parole aux victimes du magnat d’Hollywood, les invitant à s’exprimer face caméra. Sans chercher à exacerber la douleur de celles (et ceux) qui racontent, L’intouchable Harvey Weinstein retrace la vie d’un homme dont le pouvoir démesuré a longtemps fait régner la terreur dans l’industrie du cinéma.

 

L’intérêt du documentaire se situe peut-être dans les voix méconnues qu’il fait entendre : celles des actrices qui n’ont jamais fait carrière après leurs démêlés avec Weinstein, celles de ses assistantes ou de ses collègues, hommes et femmes confondus. À travers leurs récits se dessine le portrait d’un éternel insatisfait qui, dans son travail comme dans ses relations, n’accepte pas qu’on lui dise “non”.

 

Aux côtés des actrices Rosanna Arquette et Paz de la Huerta, Hope D’Amore, une des premières victimes, raconte comment, alors que ce dernier n’était encore que promoteur de concerts, Weinstein l’a violée dans une chambre d’hôtel, lui arguant qu’elle ferait mieux de ne pas se fâcher avec lui pour ce qui lui prendrait seulement cinq minutes de son temps. Et l’histoire se répète. À ce jour, 93 femmes accusent Harvey Weinstein de les avoir violées ou agressées. Le mode opératoire du producteur est le même pour toutes: la chambre d’hôtel, la menace de détruire une carrière et enfin la protection d’une industrie véreuse que Weinstein a longtemps tenue au creux de sa main.

 

 

Démonter les mécanismes de l'omerta

 

 

Les révélations d’un ancien employé de Miramax – société de production créée par Harvey et Bob Weinstein – montrent notamment que le producteur n’était pas seulement violent avec les femmes qu’il croisait, mais aussi avec ses collaborateurs. Décrit comme un tyran par celui qui affirme avoir “esquivé deux ou trois cendriers”, il était capable de se montrer furieux lorsqu’il n’obtenait pas ce qu’il voulait. Une ancienne employée de la Weinstein Company à Londres met en lumière toute l'ambiguïté de l'homme : “Il créait une énergie. Avec lui on se sentait au centre de l’univers.” À travers ses dires se dresse le portrait d'un homme manipulateur, pourtant peu sûr de lui. 

 

Si le film peut rebuter par sa mise en scène très classique – une succession d'entretiens face caméra accolée à des images d'archives et des reconstitutions de scènes –, on ne peut toutefois nier l’importance de ses récits. Glaçants, les mots des victimes sont mis en relation avec ceux des journalistes Megan Twoley et Johdi Kantor du Times, qui ont longtemps détenu des informations cruciales sur le producteur sans jamais avoir pu les publier. Les entretiens avec Ronan Farrow (le fils de Woody Allen) et Ken Auleta du New Yorker révèlent aussi la portée immense du pouvoir du producteur, qui a réduit au silence tous ceux qui savaient. L'intouchable Harvey Weinstein se révèle donc primordial, d'abord pour entendre les victimes de ce magnat terrifiant et ensuite pour reconnaître leur souffrance longtemps passée sous silence.

 

 

L'intouchable Harvey Weinstein, d'Ursula Macfarlane, disponible en VoD sur OCS depuis le 25 mars 2020.