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Numéro
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Marcello Mastroianni, éternel “latin lover”, en 5 rôles inoubliables

Cinéma

Marcello Mastroianni n’est pas un simple séducteur. Souvent associé à l’archétype du “latin lover”, vision fantasmée du mâle méditerranéen dans toute sa splendeur, l'acteur italien est une légende du grand écran, qui n’a cessé de déconstruire à travers des rôles complexes et délicats les délices et supplices de l’amour moderne. Alors qu’OCS rend ce mois-ci hommage à sa longue carrière, Numéro revient sur cinq des meilleures performances du plus bel amant qu'ait connu l'Italie. 

Marcello Mastroianni dans Huit et demi (1963), de Federico Fellini © D.R.

Il est l’incarnation même de la “sprezzatura”, cette élégance à l’italienne qui s’épanouie dans une forme élaborée de nonchalance, comme une grâce instinctive, sublimée par une attitude altière confondante de naturel. Né pendant l’entre-deux-guerres dans un village de montagne perdu entre Rome et Naples, Marcello Mastroianni commence sa carrière de comédien au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans un pays meurtri par vingt ans de fascisme. Avant de briller au grand écran, il s’illustre sur scène sous la direction de Luchino Visconti, et joue notamment au côté de Giulietta Masina, femme de Federico Fellini qu’il rencontre par son intermédiaire et qui lancera sa carrière. De son premier Ruban d’argent (prix ultime du cinéma italien) en 1955, pour son interprétation dans Jours d’amour de Giuseppe de Santis et Leopoldo Savona, à son Lion d’or récompensant l’intégralité de sa carrière en 1990, il enchaîne les rôles cultes auprès des plus grands réalisateurs italiens et internationaux. Irrésistiblement charmant, il se forge rapidement une image de “latin lover” et entre dans la légende des plus illustres séducteurs du grand écran. Mais Marcello Mastroianni est bien plus qu’un simple Don Juan. Alors qu’OCS entame une rétrospective d’un mois sur sa carrière, Numéro revient en cinq films sur les plus belles interprétations de cette icône du cinéma italien, qui n’a cessé de réinventer nos représentations de l’amour moderne de La Dolce Vita (1960) à Une journée Particulière (1977).

La Dolce Vita (1960), de Federico Fellini © Pathé Distribution

La Dolce Vita (1960), de Federico Fellini 

 

Marcello, where are you ?” Une sublime Anita Ekberg déambule dans les rues de Rome, un chaton blanc installé tranquillement au sommet de ses cheveux blonds, à la recherche de son bel amant. Arrivée devant la fontaine de Trevi, elle s’y engage et invite Marcello à l’y rejoindre. Leur caresse immergée, dans le silence religieux de cette nuit romaine, est devenue l’une des scène les plus cultes du cinéma fellinien. Leur amour impossible et fugace – elle est en couple, il est fiancé – a fait depuis battre le cœur de toute l’Italie, et du monde entier. En une succession de petits épisodes, La Dolce Vita suit les pérégrinations oisives de Marcello Rubini, journaliste de presse people, dont le quotidien est principalement composé de soirées arrosées et d’amours contrariés. Pour ce rôle, c’est Paul Newman qui était d’abord pressenti par les producteurs. Mais Federico Fellini veut un acteur italien et demande Marcello Mastroianni, pourtant encore inconnu du grand public. Avec ce film, il entre dans la légende et foule pour la première fois les tapis rouges du cinéma international. Nommé dans trois catégories aux Oscars, le film obtient la Palme d’or à Cannes et vaut à Marcello Mastroianni son deuxième Ruban d’argent de la meilleure interprétation masculine. Dans la presse mondiale, le bel italien se taille alors une image de Casanova et devient le fantasme vivant de toute une génération… image qu’il passera des années à tenter de déconstruire, en incarnant une galerie de personnages impuissants et tourmentés par la gent féminine.  

Divorce à l'italienne (1961), de Pietro Germi © Les Films du Camelia

Divorce à l’italienne (1961), de Pietro Germi 

 

Jusqu’en 1974, la loi et la religion interdisent le divorce en Italie… mais tolèrent le meurtre d’une femme adultère par son mari. Dans Divorce à l’italienne, Ferdinand Cefalu est un baron déchu qui veut pousser sa femme à le faire cocu, pour pouvoir s’en débarrasser en toute impunité. S’inscrivant dans la longue tradition de la comédie de mœurs à l’italienne, le film met en scène Marcello Mastroianni dans un rôle aux antipodes de celui qui l’a révélé un an plus tôt. Affublé d’une moustache, d’un petit ventre et d’un air tantôt benêt, tantôt bovin, le comédien est alors bien plus proche d’un Tartuffe que d’un Don Juan, et prouve qu’il peut aussi bien s’illustrer dans des rôles de pitres tragi-comiques que dans des rôles de séducteurs ténébreux. Pour alimenter le contraste entre ces deux facettes, on voit dans le film le personnage du baron se rendre au cinéma pour voir La Dolce Vita, créant un effet de miroir déformant cocasse et inattendu. Le talent comique de Marcello Mastroianni se voit alors confirmé par l’obtention d’un Golden Globe et d’un BAFTA du “meilleur acteur” en 1963. 

La Notte (1961) de Michelangelo Antonioni © La Filmothèque

La Notte (1961), de Michelangelo Antonioni

 

D’une certaine manière, La Notte peut être considéré le pendant milanais de La Dolce Vita. Dans ce film, Marcello Mastroianni incarne un écrivain à succès mondain malheureux en amour, se réfugiant dans des badinages pour éviter de penser au naufrage de son mariage. Au milieu de l’effervescence d’une soirée réunissant la haute société milanaise, entourés d’hommes et de femmes qui pourraient aussi bien être des ombres, Giovanni Pontano est fondamentalement seul. Aussi seul que sa femme, Lidia, incarnée par Jeanne Moreau, parti errer au hasard dans les rues de la ville. Cette nuit là, ils vivent chacun de leur côté le crépuscule de leur histoire d’amour. “Vous avez besoin de beaucoup d’affection ?” demande la jeune et séduisante Valentina (Monica Vitti) à Giovanni, qui lui répond par une autre question : “Pas vous ?” L’affection, comme un remède au détachement des personnages face à un monde dans lequel ils ne parviennent plus à trouver leur juste place, n’est qu’un pansement de courte durée. S’il parvient à séduire Valentina, le personnage de Giovanni fait avant tout, dans ce film, le constat d’un échec : son incapacité à maintenir en vie l’amour dévorant qu’il avait construit, dix ans durant, avec son épouse. 

Huit et demi (1963) de Federico Fellini © D.R.

Huit et demi (1963), de Federico Fellini

 

Marcello Mastroianni n’a peut-être jamais été aussi chic que dans Huit et demi. Costume noir sur les épaules, lunettes noires sur le nez et feutre noir vissé sur le crâne, le comédien y joue le rôle d’un réalisateur dépressif, double à peine voilé de Federico Fellini. Dans une esthétique fragmentaire propre au cinéma fellinien, Huit et demi fait de Marcello Mastroianni un anti-héros en proie à l’angoisse, perdu dans les méandres de la création. Le borsalino (chapeau iconique italien) à bords hauts que le personnage porte jusque dans son bain, et qui n’est pas sans rappeler celui que le réalisateur portait souvent lui-même, devient l’emblème d’une coquetterie impertinente et faussement désinvolte. D’après la légende, après avoir vu le film, Robert Redford serait allé jusqu’en Italie pour se procurer le fameux chapeau – chose impossible puisqu’il s’agissait d’un modèle unique, réalisé sur-mesure pour l’acteur. Récompensé aux Oscars pour ses costumes, signés Piero Gherardi, le film remporte également l’Oscar du “meilleur film en langue étrangère”, ainsi que sept Rubans d’argent. Bien plus que La Dolce Vita, Huit et demi est un des films qui font la fierté de Marcello Mastroianni. Plus complexe, son personnage l’oblige à un véritable travail de composition, à caractère très psychologique. Il y retrouve Anouk Aimée, partenaire de jeu dans La Dolce Vita, avec qui il forme cette fois un couple vieilli et las, attendant impassiblement sa fin. Son image de séducteur est déconstruite avec cynisme, faisant de lui un vil manipulateur incapable d’aimer vraiment et victime de ses propres tours. 

Une journée particulière (1977) d'Ettore Scola © D.R.

Une journée particulière (1977), d’Ettore Scola

 

Par sa fenêtre ouverte sur la cours, Antonietta (Sophia Loren) voit avec désespoir son petit oiseau domestique s’envoler. À la fenêtre en face, Gabriele, un Marcello Mastroianni torturé, médite sur son suicide. Leurs regards se croisent, et se dessine pour l’un comme pour l’autre la possibilité d’un échappatoire à leur vie morne et tourmentée. Duo légendaire du cinéma italien, Sophia Loren et Marcello Mastroianni se sont rencontrés plus de 20 ans auparavant sur le tournage de Dommage que tu sois une canaille (1955), d’Alessandro Blasetti. Après s’être déjà donné la réplique dans une dizaine de films, Une journée particulière est leur dernier grand succès. Cette journée particulière, c’est celle, historique, de la visite d’Hitler à Rome le 6 mai 1938. Alors que son époux grossier et ses fils turbulents quittent leur petit appartement pour se rendre au défilé, Antonietta se retrouve seule chez elle, épuisée ; pour elle, c’est une journée comme toutes les autres, rythmées par les tâches domestiques et le son de la radio. Gabriele, quant à lui, est un intellectuel solitaire, mis au ban de la société en raison de son homosexualité. Ce jour là, les deux protagonistes profitent de leur rencontre pour oublier un instant tout à fait qui ils sont, et croire en la possibilité d’un amour qui ne peut pourtant exister. Loin du couple glamour et sexy que les deux comédiens forment dans la plupart des films où ils partagent l’affiche, ils incarnent dans ce film deux opposés, pareillement abîmés par la vie et incapables d’échapper à leur quotidien. 

 

Cycle Marcello Mastroianni, sur OCS, en juillet 2021.