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Le film de la semaine : “Planetarium” de Rebecca Zlotowski avec Lily-Rose Depp

 

À travers l’histoire de deux sœurs pratiquant le spiritisme, magnifiquement Interprétées par Natalie Portman et Lily-Rose Depp, “Planetarium” nous plonge dans l’atmosphère troublée des années 30.

Dans son troisième long-métrage, Rebecca Zlotowski met en relation deux sœurs pratiquant le spiritisme (Natalie Portman et Lily-Rose Depp) avec un producteur parisien des années 30 (Emmanuel Salinger, vu chez Arnaud Desplechin), fasciné par leur rapport avec l’au-delà. À partir de ce canevas, Planetarium tisse sa toile émouvante entre la radiographie d’un monde inquiétant, où la guerre se devine, et une réflexion sur le pouvoir de fascination des images, réelles ou rêvées. La réalisatrice a accepté de décortiquer son projet très singulier pour Numéro.

 

Numéro : Planetarium mélange la fiction historique sur les années 30, le film de fantômes et une réflexion sur le cinéma. Vous ne vous êtes fixé aucune limite ?

Rebecca Zlotowski : Les seules limites ont été économiques, par rapport aux reconstitutions et aux décors d’époque. Mais Robin Campillo, dans l’écriture du scénario, a poussé le film dans ses zones d’énigme et de mystère. Avant de faire appel à lui, j’avais commencé à travailler sur l’histoire vraie des sœurs Fox, ces Américaines qui ont inventé le spiritualisme, ancêtre du spiritisme, à la fin du xixe siècle. Je voulais montrer des états de transe. J’avais une forme de frustration liée à mes films précédents et au temps dont j’avais disposé pour travailler avec les acteurs. Je voulais qu’il se passe quelque chose de plus poussé sur le plateau. J’aime écrire et lire, mais je ne me suis jamais considérée comme une réalisatrice-née. Ce n’était pas une vocation pour moi. Sur le plateau, en tournant Planetarium, je me suis dit que je devais être capable de mettre en place quelque chose qui me bouleverse, sinon je ne serais “que” scénariste finalement… Il me fallait donc le matériau adéquat pour aller au bout de mes idées, et j’ai opéré plusieurs modifications. J’ai changé le banquier, rencontré dans la vraie vie par les sœurs Fox, en producteur de cinéma. Le film n’allait pas se dérouler aux États-Unis, mais en France, dans les années 30. Une sœur, interprétée par Lily-Rose Depp, serait spirite, l’autre, jouée par Natalie Portman, serait douée pour vendre le talent de sa sœur. 

Le “film dans le film” est une figure classique que vous renouvelez en montrant l’ascension du personnage de Natalie Portman, qui devient comédienne.

Quand le monde du cinéma fait irruption à travers le producteur joué par Emmanuel Salinger, on arrive sur les plateaux : c’est un autre rapport aux fantômes et à la fabrication des images que le spiritualisme. Cela prolonge une de mes obsessions, déjà à l’œuvre dans mes deux premiers films, Belle Épine et Grand Central. Un circuit de motos, une centrale nucléaire : j’ai toujours filmé des lieux dans lesquels la mort rôde. Pour moi, le cinéma possède cet aspect morbide. Je suis joyeuse au quotidien, mais mon travail me porte vers une vision thaumaturge, fantomatique, expiatoire et angoissante du cinéma. Avec Planetarium, je voulais aller vers une idée du cinéma comme lieu de scintillement, de séduction immédiate, de rêve… Je voulais explorer la beauté de cet artifice, mais aussi sa détresse. Dans l’inspiration du personnage d’Emmanuel Salinger, il y a Le Dernier Nabab.

 

Vous connaissez Natalie Portman, qui tient le premier rôle, depuis des années. 

La question, c’est : pourquoi n’a-t-on pas tourné ensemble avant ? Nous nous sommes rencontrées via une amie commune, maquilleuse à Los Angeles. Tourner aux États-Unis n’a jamais été mon paradigme, mais comme Natalie s’installait en France quand j’ai commencé à réfléchir à Planetarium, j’ai fantasmé sa présence sur le film de manière presque inconsciente. Je lui ai parlé très en amont, alors que le scénario n’était pas encore écrit : j’ai un rôle pour une Américaine qui s’installe à Paris, suivez mon regard ! Natalie m’a ensuite parlé de Lily-Rose Depp, que je ne connaissais pas. Je trouvais l’idée formidable, car je voulais qu’Emmanuel Salinger tienne le rôle masculin principal. Comme pour tous les castings, il a fallu jouer entre le signifiant et le signifié des acteurs.

Lily-Rose Depp est filmée de manière très évanescente, comme une apparition-disparition… 

Lily-Rose joue le rôle d’une jeune fille de 13 ans. J’aimais l’idée de la ramener vers l’enfance. Elle a 17 ans aujourd’hui, c’est l’un des premiers et des derniers rôles d’enfant qu’elle pouvait jouer. J’imaginais son personnage avec l’aura et le mystère des enfants stars, comme Drew Barrymore dans E.T., qui ont connu la célébrité très vite et basculent dans l’alcool. Lily-Rose Depp m’inspire, elle a un visage très expressif, elle me rappelle les actrices du muet. En la regardant, il se passe déjà quelque chose. Cela m’allait bien car on suit son personnage un peu comme un mystère : ce contact avec l’au-delà, on ne sait pas d’où il vient. On sait seulement qu’elle croit à quelque chose.

 

Le film est situé dans les années 30, juste avant la guerre. L’angoisse est là.

C’est aussi une angoisse que nous connaissons aujourd’hui. Dans mon film, le personnage d’Emmanuel Salinger, qui est un producteur juif, est victime de rumeurs. On utilise des images contre lui, notamment un film pornographique dans lequel il est censé avoir joué. Je voulais que le film ouvre des pistes de réflexion sur le pouvoir de conviction de l’image. De manière explicite, comme avec ce producteur, mais aussi de manière plus
ambiguë à travers la thématique des fantômes : comment on se convainc soi-même d’avoir vu quelque chose… 

 

Planetarium évoque de manière frontale l’antisémitisme.

Dans le film, il y a un rapport à la culture juive car c’est la culture du héros. Moi-même, je suis française de culture juive, sans être croyante. Dans Planetarium, je voulais aborder une certaine idée de la “Mitteleuropa” qu’on a peut-être un peu perdue, ce moment où Paris était une plaque tournante des intellectuels d’Europe de l’Est. Mon père interprète un personnage qui parle yiddish, une langue en train de disparaître. Avec mes outils, du côté de la fiction et du romanesque, mon film répond à une certaine remontée de l’antisémitisme qui m’inquiète. Je voulais mettre des images sur un climat. 

 

Planetarium montre deux personnages féminins forts. L’idée d’un cinéma féminin a-t-elle du sens à vos yeux ? 

Je crois qu’il y a un cinéma masculin et un cinéma féminin, mais pas forcément superposés au sexe des auteurs. Vacances à Venise de David Lean, pour moi, c’est un film de femme. En revanche, je ne suis pas sûre que Les Salauds de Claire Denis soit un cinéma très féminin. Le degré de sexualité de l’auteur m’intéresse davantage : arrive-t-on de manière très sexuée sur un plateau ? Couche-t-on avec les acteurs ? Tout cela change la forme d’un film. Chez Benoît Jacquot ou Jacques Doillon, de la sexualité circule, ce qui n’est pas forcément le cas sur mes films. Certains pensent que j’aurais “renoncé” à une part de féminité. Je ne crois pas, mais je ne suis pas dans la séduction sur un plateau. Quant au féminisme, je m'associe plutôt à une pensée du minoritaire. Je suis hétéro, mais je crois à un cinéma gay ou lesbien, par exemple. D'une certaine manière, homosexualité, judéité et féminité peuvent aller ensemble dans une pensée du minoritaire. Dans Planetarium, je m'identifie d'abord à la figure de l'homme de pouvoir fragile incarné par Emmanuel Salinger.

 

Planetarium de Rebecca Zlotowski, en salles.

Olivier Joyard

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