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Angelin Preljocaj, Valérie Müller, Niels Schneider et Jérémie Bélingard : interview à quatre pour le film “Polina – Danser sa vie”

 

Dans leur film “Polina – Danser sa vie”, le chorégraphe Angelin Preljocaj et la réalisatrice Valérie Müller évoquent le parcours initiatique d’une jeune ballerine. Rencontre avec ces deux maîtres et leur acteurs Niels Schneider et Jérémie Bélingard.

Angelin Prelkocaj photographié par Stéphane Gallois

Objet photogénique cristallisant de multiples fantasmes, la danse a toujours fasciné le cinéma, générant au fil des décennies un grand nombre de succès de box-office. Pourtant, rares sont les films qui ont donné de véritables clés sur le travail auquel se livrent chaque jour les maîtres de ballet et leurs danseurs. C’est ce qui a décidé la réalisatrice Valérie Müller et le chorégraphe Angelin Preljocaj à adapter pour le grand écran une bande dessinée de Bastien Vivès racontant le parcours initiatique d’une ballerine russe. Ainsi est né le film Polina – Danser sa vie, où la jeune protagoniste se détourne de la rigueur classique de l’école du Bolchoï pour inventer son propre destin et devenir chorégraphe de danse contemporaine. Intégrant l’élaboration de la danse, notamment via des protocoles d’improvisation, au cœur même de ses séquences, le film tisse étroitement le travail de ses acteurs et de ses danseurs, qui mêlent leurs rôles et leur expertise. Parmi eux, Juliette Binoche, le prodigieux Niels Schneider et l’étoile de l’Opéra de Paris, Jérémie Bélingard. Pour Numéro, ces derniers retrouvent Valérie Müller et Angelin Preljocaj, pour évoquer les enjeux et les coulisses de ce film fascinant et atypique. 

 

Numéro : Polina – Danser sa vie est adapté d’une bande dessinée de Bastien Vivès qui a connu un vrai succès. À partir de là, comment le projet de ce film est-il né ?

Angelin Preljocaj : Valérie cherchait depuis quelque temps un projet de film dans lequel elle pourrait intégrer la danse, et son producteur nous a proposé cette idée. Nous connaissions tous les deux la bande dessinée Polina, que nous avions adorée.

Valérie Müller : J’avais réalisé un documentaire sur la compagnie d’Angelin, ce qui m’a fait entrer pour la première fois en contact avec le monde de la danse. J’avais envie de renouveler l’expérience, mais à travers une fiction. Lorsqu’on m’a parlé du projet, il m’a donc semblé évident de l’accepter. 

 

 

Valérie Müller photographiée par Stéphane Gallois

La spécificité de Polina réside dans le fait que les évolutions du personnage principal se font toutes à travers la danse, dont le travail est montré de façon très approfondie.

Angelin Preljocaj : Tout à fait, nous voulions vraiment que la danse fasse corps avec la fiction.

Valérie Müller : Nous avons intégré les séquences de travail dans la narration, de façon presque documentaire. Ainsi, la danse commence au cœur des scènes jouées, et la narration amène logiquement aux séquences de spectacle, qui semblent découler directement de ce qui les précède. 

 

Comment vous êtes-vous partagé le travail sur le tournage ?

Valérie Müller : Au début, nous nous sommes dit que nous allions nous attribuer des domaines de compétence, mais ils se sont révélés beaucoup plus poreux que nous ne l’imaginions. Il était prévu que je m’occupe de la direction d’acteurs, mais, finalement, Angelin est intervenu fréquemment. Il le faisait à la façon d’un chorégraphe, en soulignant des détails physiques qui aidaient énormément les comédiens. J’ai beaucoup appris en le regardant faire, car c’est une approche du jeu qui passe par le corps, et non par le texte. 

Angelin Preljocaj : Pour nous, il était essentiel que les acteurs qui ne sont pas des danseurs réalisent cependant eux-mêmes les scènes de danse. C’était le cas pour Niels Schneider et pour Juliette Binoche. Lorsqu’un acteur est doublé, je trouve que cela se sent car on perd l’énergie propre à la personne. Il y a une forme de rupture. Dans Polina, lorsque Juliette Binoche joue la chorégraphe, puis quand
elle danse, on sent que c’est la même chose qui sort d’elle. Cela a été déterminant pour nous au moment du casting. 

 

Jérémie Bélingard photographié par Stéphane Gallois

Valérie Müller : Quant à toi, Niels, nous étions sidérés par ta prestation lors du tournage ! Tu as vraiment des facilités, tu as réussi à intégrer les enchaînements très rapidement.

Niels Schneider : Pourtant j’étais totalement étranger à la danse, et je dois avouer que je ne connaissais pas le travail d’Angelin. Tout a commencé avec cet essai que j’ai passé
pour le film. Le fait que tu m’aies enrôlé ensuite, Angelin, dans ta pièce Retour à Berratham, jouée à Avignon puis à Paris, m’a permis de découvrir le quotidien d’un danseur. Tous
les matins, je suivais les cours avec les membres de ta compagnie… Ce qui était un peu humiliant au départ s’est révélé hyper jouissif à la fin. 

 

Jérémie, sur ce film vous suivez le mouvement inverse de celui de Niels, en allant du travail de danseur vers un rôle d’acteur. Est-ce la possibilité de tourner avec Angelin qui a motivé votre participation au projet ?

Jérémie Bélingard : Oui, car je n’avais jamais travaillé directement avec lui, même lorsqu’il avait monté des créations pour l’Opéra de Paris, et j’en avais très envie. À l’époque, j’étais le deuxième ou le troisième danseur, il y avait toujours quelqu’un entre nous. Et puis récemment, je l’ai croisé et il m’a dit qu’il pensait à moi pour un rôle. C’était intéressant que cela se produise à ce moment-là, car ma carrière de danseur sera bientôt terminée et il faut que je commence à envisager mon avenir.

 

 

Dans le film, votre personnage dirige un groupe de jeunes danseurs hip-hop, or c’est une expérience que vous avez eue il y a quelques années au Théâtre Jean-Vilar de Suresnes.

Jérémie Bélingard : Les séquences du film sont fondées sur des systèmes d’improvisation que j’ai appris au cours de ma carrière de danseur, c’est surtout là que se situe la convergence. Car à l’époque où j’ai participé au festival Suresnes Cités Danse, il s’agissait d’une de mes premières expériences en tant que chorégraphe, et j’ai donc découvert et inventé avec les jeunes ce que pouvait être mon travail. 

 

Polina renonce à suivre l’enseignement de la prestigieuse école du Bolchoï pour s’engager dans la danse contemporaine. Vous qui avez suivi depuis l’enfance la formation de l’Opéra de Paris, vous êtes-vous parfois senti à l’étroit dans cette institution ?

Jérémie Bélingard : Bien sûr. La promiscuité y est étouffante, car nous évoluons pendant trente ans avec le même groupe de personnes. 

Niels Schneider : C’est notamment pour cela que je n’ai pas fait d’école de théâtre. L’esprit de troupe, cela me va pendant quatre mois, mais pas pendant dix ans.

Jérémie Bélingard : Mais la programmation de l’Opéra de Paris est incroyable, nous avons la chance que des chorégraphes viennent du monde entier pour travailler avec nous. Puisque la fin de ce parcours approche pour moi, avec le recul, je me rends compte que c’était tout de même pas mal [rire]. 

Valérie Müller [à Niels et Jérémie] : Au cours du tournage, cela a été passionnant de vous entendre échanger au sujet de vos parcours respectifs. Les comédiens étaient très intéressés par l’expérience des danseurs, et vice versa. On sentait un vrai désir de se nourrir mutuellement, et cela a porté le tournage. Les acteurs se demandent souvent si leur jeu est assez physique, et les danseurs d’où vient leur interprétation. Là, l’énergie circulait, aussi bien dans le corps que dans l’interprétation et dans le ressenti.

Par Delphine Roche

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