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01 Rencontre avec Rossy de Palma, icône de Pedro Almodóvar et de Jean-Paul Gaultier

Rencontre avec Rossy de Palma, icône de Pedro Almodóvar et de Jean-Paul Gaultier

Cinéma

Fantasque, exubérante, pleine d’humour, Rossy de Palma déploie son énergie extraordinaire et sa personnalité rebelle sur les écrans depuis les années 90. Artiste passionnée, l’Espagnole au charisme unique vit son métier d’actrice comme l’expression magique d’une créativité qui la traverse. Muse de Pedro Almodóvar, elle est de retour dans Mères parallèles, le nouveau film du réalisateur. À cette occasion, elle s’est entretenue avec Numéro.

Boucles d'oreilles. PATOU. Boucles d'oreilles. PATOU.
Boucles d'oreilles. PATOU.

“Je suis une tutoyeuse.” Avec celle qui a traversé plusieurs décennies de pop culture européenne, de l’époque de la movida à Madrid jusqu’à aujourd’hui, on ne se parle jamais de loin. Même via Zoom. Celle qui s’est fait connaître en tant que musicienne, comédienne, performeuse et poète a fait de sa vie une oeuvre exubérante et réfléchie. Alors que sa nouvelle collaboration avec Pedro Almodóvar, Mères parallèles, arrive au cinéma, discussion avec une grande artiste.

 

 

NUMÉRO : Comment vous définir, Rossy de Palma ?

ROSSY DE PALMA : Je suis connue en tant que comédienne, mais à la base, je suis plutôt une artiste. Quand j’ai commencé à travailler avec Pedro Almodóvar, j’avais déjà une réputation dans le milieu culturel espagnol grâce à mon groupe de musique, mais j’ai changé de statut et j’ai senti à quel point la célébrité était un piège. Heureusement, je me suis toujours nourrie d’autre chose. Depuis toute jeune, dès que mes mains sont occupées, j’entre dans un état méditatif. Mes premières passions étaient la poésie et le dadaïsme. À 6 ans, j’écrivais des histoires d’amour impossibles. Je pense que la poésie est la mère de tous les arts. Le côté thérapeutique de l’art est très important pour moi. Mon père était maçon, artiste avec ses mains sans le savoir. Il pouvait faire des trucs à la Gaudí sans avoir connu Gaudí. Ma mère, qui était intelligente et chantait très bien, s’est un peu mise en retrait en ne développant pas ses talents. Moi, j’ai commencé à faire de la danse classique très jeune, ce qui m’a appris à monter sur scène, un lieu magique. Un jour, je suis tombée sur un poème dadaïste consacré aux pieds d’une danseuse, et je me suis dit : un monde m’attend, une autre dimension. Le fait de devenir artiste signifiait aussi entrer dans un univers en dehors de la réalité, sans religion, ni frontières, ni genres, avec seulement la liberté. Pour moi, la réalité est trop hardcore.

 

Pourquoi trouvez-vous la réalité hardcore ?

Regardez la pandémie ! J’avais l’espoir que les choses changent car j’ai toujours cette naïveté, que je considère comme un trésor : je crois à quelque chose de magnifique dans l’être humain. Donc, il y avait cet espoir que la pandémie nous pousse à réfléchir collectivement de manière plus généreuse, que le FMI et la Banque mondiale annulent la dette, que tout soit remis à plat alors que la crise climatique nous guette. Et finalement, qu’est-ce qui a changé ? Les riches sont devenus plus riches…

 

Vous êtes née à Majorque, mais d’où venez vous vraiment ?

Je suis assez mélangée. Mon nez incarne la partie basque de mon ADN. Mes parents sont originaires des Asturies, et il y a du sang celte dans ma famille. Mon père me disait : “Tu es mondiale, ma fille !” J’ai du mal à dire que je suis espagnole ou européenne. Toutes ces définitions ne me conviennent pas. Le maximum que je puisse dire, c’est que je viens de la Méditerranée. Je me sens méditerranéenne, mais je n’appartiens à aucun groupe. J’ai toujours été très jalouse de mon individualité. Des gens, même très bien, cèdent, dès qu’ils se mettent en groupe, à une sorte de tyrannie. Moi, j’ignore qui je suis, je me découvre au fur et à mesure.

 

 

“Je travaille sans méthode particulière, en laissant de côté mon ego, car l’ego piège l’artiste. Celui qui pense être un génie arrête d’apprendre. Moi, je me sens comme un véhicule de l’art.”

Veste en grain de poudre et satin, et boucles d’oreilles, SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO. Éventail, ROSSY DE PALMA X OLIVIER BERNOUX. Veste en grain de poudre et satin, et boucles d’oreilles, SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO. Éventail, ROSSY DE PALMA X OLIVIER BERNOUX.
Veste en grain de poudre et satin, et boucles d’oreilles, SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO. Éventail, ROSSY DE PALMA X OLIVIER BERNOUX.

Quel est le plaisir particulier que vous éprouvez lorsque vous faites du cinéma ?

J’adore l’atmosphère animée des tournages. Je suis toujours dans la rébellion par rapport à la hiérarchie. Je défends les maquilleuses et les costumières à qui on ne laisse jamais assez de temps. Je le faisais déjà même quand j’étais inconnue, car dans une équipe, j’estime que tout le monde est important. Même si un film n’est pas bon, on peut toujours en tirer quelque chose. J’en ai tourné des mauvais dans les années 90, en Italie, mais en même temps, j’ai appris l’italien et je me suis régalée à Rome. Le plus important, c’est l’aventure du cinéma, pas forcément ce qui se passe à l’écran.

 

Comment appréhendez-vous vos personnages ?

Sans méthode particulière, je travaille énergétiquement, en laissant de côté mon ego, car l’ego piège l’artiste. Celui qui pense être un génie arrête d’apprendre. Moi, je me sens comme un véhicule de l’art. Dans la vie, je suis très rationnelle, mais quand je joue, je m’oublie totalement. Je disparais et j’adore cette inconscience. Je suis influencée par la philosophie taoïste : je pense que lorsque quelque chose se vide, autre chose se remplit.

 

Êtes-vous une personne rationnelle ?

Selon les signes du zodiaque, je suis Vierge, donc très analytique et cérébrale. Et le fait d’éviter la vanité de l’artiste m’aide beaucoup. Nous ne sommes pas responsables de la beauté ni de la laideur de ce que nous créons. Le moment où quelque chose se manifeste à travers nous est magique, mais comment l’expliquer ? Mes personnages, je ne les étudie pas, je les laisse venir à moi. Par fois, ils se font attendre et c’est Rossy de Palma qui débarque !

 

Est-ce, justement, l’approche de Pedro Almodóvar, de transformer ses comédiens en “véhicules de l’art” ?

Dans le premier film que j’ai fait avec lui, La Loi du désir (1987), je jouais une journaliste qui était son alter ego fictionnel. J’avais une plastique rockabilly et la vingtaine. Pedro a demandé à ce que je me maquille et m’habille moi-même. Il recherchait cette photogénie et cette plastique. Il a été super content de ma prestation, mais je ne savais pas si j’avais été vraiment comédienne. Pour Femmes au bord de la crise de nerfs, Pedro m’a écrit un rôle qui n’avait rien à voir avec moi, celui d’une femme bourgeoise et vierge, un peu antipathique. Comme dit Pedro, toutes les vierges sont un peu antipathiques. Dans le film, je dormais beaucoup, et je trouvais ça boring. Il a finalement ajouté une scène de rêve où mon personnage perd sa virginité. C’était très libératoire. Pedro vient de la Manche [région aride du centre de l’Espagne], il y a quelque chose de fantasque chez lui, mais aussi de très domestique, simple et naturel. Il sait qu’il va toucher les gens si les personnages sont organiques. On a l’impression qu’il suffirait qu’ils tendent la main pour nous toucher.

 

 

“Je suis subversive, c’est vrai. J’ai toujours été rebelle, même avant d’être connue. Et audacieuse. Il faut oser, dans la vie. Quand j’ai des droits, je ne les demande pas, je les utilise.”

Robe à volants en résille rebrodée de perles, JUANA MARTÍN. Body en jersey, INTIMISSIMI. Tiare (portée en ras-du-cou), ROGER VIVIER. Coiffe, VIVASCARRION. Robe à volants en résille rebrodée de perles, JUANA MARTÍN. Body en jersey, INTIMISSIMI. Tiare (portée en ras-du-cou), ROGER VIVIER. Coiffe, VIVASCARRION.
Robe à volants en résille rebrodée de perles, JUANA MARTÍN. Body en jersey, INTIMISSIMI. Tiare (portée en ras-du-cou), ROGER VIVIER. Coiffe, VIVASCARRION.

Vous jouez dans Mères parallèles, son nouveau film.

Il faut aller voir ce film sans connaître l’histoire à l’avance. Il est à la fois complexe et simple, avec un changement de ton presque imperceptible tant le montage est fluide. Les performances des acteurs sont formidables. C’est l’un des films les plus sérieux de Pedro, il ne fait pas de concession à l’humour s’il n’a pas une raison majeure d’être là. Pedro est un grand classique, il appartient à une lignée historique.

 

Que pensez-vous du cinéma aujourd’hui, et des rôles féminins ?

Ce qui est intéressant et va au-delà d’une mode, c’est l’éclosion de metteurs en scène et de scénaristes femmes. Pendant des générations, les femmes se dévouaient à leur famille et se référaient au modèle masculin. Maintenant, les femmes entament un voyage introspectif, et il y a tout à découvrir ! Beaucoup de films récents primés dans les festivals parlent de maternité ou d’une expérience féminine. À ce sujet, j’ai hâte de voir Titane. Mais on peut aussi montrer des femmes qui ne veulent pas être mères. Je suis heureuse avec mes enfants et je pense que sans eux, je serais devenue un peu folle, mais je comprends cette liberté. On peut aussi s’intéresser au clitoris, l’unique organe fait et construit pour le plaisir, sans autre fonction, ce qui est quand même hallucinant ! Cela fait seulement quelques années que les manuels scolaires en donnent une représentation juste. Beaucoup de choses évoluent, comme cette idée aujourd’hui contredite selon laquelle seul le spermatozoïde le plus habile peut pénétrer dans l’ovule, alors que c’est l’ovule qui choisit le spermatozoïde adéquat ! Les femmes ont survécu à tant de choses qu’elles ont pris une certaine avance sur les hommes. Nous les aimons, mais ils n’ont pas vraiment commencé leur introspection. Les hommes ne se sont pas encore confrontés à eux-mêmes. J’ai un garçon et une fille, je vois la différence. On se dirige vers un monde où le côté féminin va se développer chez chacun.

 

Dans vos rôles, vous n’avez jamais défendu une féminité classique. Vous avez subverti ce qu’on attend d’une femme.

Je suis subversive, c’est vrai. J’ai toujours été rebelle, même avant d’être connue. Et audacieuse. Il faut oser, dans la vie. Quand j’ai des droits, je ne les demande pas, je les utilise. Je ne me laisse pas faire. Je veux vivre, même si la vie est risquée.

 

Mères parallèles, de Pedro Almodovar, en salle. 

Étole et robe en soie et raphia, et boucles d’oreilles, IMANE AYISSI. Collant, FALKE. Sandales, CHRISTIAN LOUBOUTIN. Étole et robe en soie et raphia, et boucles d’oreilles, IMANE AYISSI. Collant, FALKE. Sandales, CHRISTIAN LOUBOUTIN.
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Étole et robe en soie et raphia, et boucles d’oreilles, IMANE AYISSI. Étole et robe en soie et raphia, et boucles d’oreilles, IMANE AYISSI.
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Robe à volants en résille rebrodée de perles, JUANA MARTÍN. Body en jersey, INTIMISSIMI. Tiare (portée en ras-du-cou), boucle d’oreille et sandales, ROGER VIVIER. Coiffe, VIVASCARRION.

Coiffure : Quentin Lafforgue chez Agence Saint Germain. Maquillage : Caroline Fenouil chez Bryant Artists. Manucure : Lora de Sousa avec les produits Byredo et Manucurist. Assistant réalisation : Arthur Callegari. Tirage argentique : Agnès Costa Robe à volants en résille rebrodée de perles, JUANA MARTÍN. Body en jersey, INTIMISSIMI. Tiare (portée en ras-du-cou), boucle d’oreille et sandales, ROGER VIVIER. Coiffe, VIVASCARRION.

Coiffure : Quentin Lafforgue chez Agence Saint Germain. Maquillage : Caroline Fenouil chez Bryant Artists. Manucure : Lora de Sousa avec les produits Byredo et Manucurist. Assistant réalisation : Arthur Callegari. Tirage argentique : Agnès Costa
Robe à volants en résille rebrodée de perles, JUANA MARTÍN. Body en jersey, INTIMISSIMI. Tiare (portée en ras-du-cou), boucle d’oreille et sandales, ROGER VIVIER. Coiffe, VIVASCARRION.

Coiffure : Quentin Lafforgue chez Agence Saint Germain. Maquillage : Caroline Fenouil chez Bryant Artists. Manucure : Lora de Sousa avec les produits Byredo et Manucurist. Assistant réalisation : Arthur Callegari. Tirage argentique : Agnès Costa