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04 Novembre

Sébastien Lifshitz, l’homme qui filme les papis gay

 

Cinéaste, documentariste, photographe, collectionneur… Sébastien Lifshitz a été l’un des premiers réalisateurs à faire tourner Léa Seydoux. Césarisé en 2012 grâce à son documentaire “Les Invisibles”, il filme le dernier souffle de Thérèse Clerc, l’une des figures historiques de la lutte pour les droits des femmes en 2016… Le festival d’Automne lui offre sa première rétrospective.

Par Chloé Sarraméa

“Bambi” (2013) de Sébastien Lifshitz © Epicentre Films

Un pénis en érection, un bout de culotte dévoilé par un coup de vent, une scène d’amour homosexuelle dans les années 20, une embrassade les fesses à l’air… Sébastien Lifshitz, réalisateur de 51 ans, admire avec des yeux rieurs les scènes des clichés érotiques qu’il déniche dans les brocantes ou aux puces. Fin octobre, ce passionné de photographie vernaculaire revient du Sud-Ouest où il a présenté au festival international du film indépendant de Bordeaux (FIFIB) son dernier film : Adolescentes (2019). Dans son sac de voyage, il a rangé des photographies en noir et blanc, la plupart jaunies par le temps, délicatement emballées dans un papier rouge. Le cinéaste les a trouvées “par hasard en se baladant dans la rue Sainte-Catherine, l’artère commerçante de la capitale du vin”. Celui qui “se destinait à être photographe mais s’est laissé embarquer dans le cinéma” n’a pourtant jamais montré ses clichés… Il se contente de les garder précieusement et d’exposer parfois ceux qu’il déniche, comme lors de son exposition L’inventaire infini, présentée jusqu’au 11 novembre au Centre Pompidou. Déjà, en 2016, il présentait aux Rencontres d’Arles une sélection d’images amateurs dans son installation Mauvais Genre, alors que sortait en salle son dernier film documentaire Les vies de Thérèse, également présenté à Cannes à La Quinzaine des réalisateurs.

“Les Invisibles” (2012) de Sébastien Lifshitz © Ad Vitam

Les Invisibles, la consécration

 

Celui qui pense chaque film comme si c’était le dernier remporte un César après dix films et vingt ans de cinéma. Réalisé en 2012, Les Invisibles est le documentaire qui a donné à Sébastien Lifshitz la “reconnaissance populaire qu’il mérite. Après deux ans de recherche, le cinéaste se lance dans un projet un peu fou : filmer des grands-mères et des grands-pères chez eux, à la campagne, et les écouter parler de leur homosexualité, vécue au grand jour dans une époque où “la parole intime n’existe pas”. Christian, Pierrot ou Thérèse se succèdent face caméra et entrent en dialogue avec Sébastien Lifshitz, leur fils hypothétique, leur reporter et confident. Il leur permet de parler et de se dévoiler alors que leurs vies touchent à leur fin. “On peut avoir 90 ans et parler de sexualité”, estime le réalisateur, qui est le premier à donner une voix aux minorités sexuelles dans le paysage cinématographique français.

“Il faut que je l'aime” (1994) de Sébastien Lifshitz

Le cinéma, pourquoi pas ?

 

“Je ne m’impose pas de rythme. J'ai parfois envie de faire des documentaires, parfois envie de travailler sur des fictions” : cinéaste, documentariste, photographe, commissaire d’exposition… Sébastien Lifshitz ne se refuse rien. Ou plutôt, il s’autorise à tout aimer. Jeune diplômé de l’École du Louvre, “spécialité art contemporain et photographie”, il débute le cinéma un peu par hasard, en répondant à un appel à projets de la FEMIS, à l’époque dirigée par Jack Gajos, “un baroudeur anticonventionnel” qui voulait ouvrir la célèbre école de cinéma à tous les passionnés. Malgré un “sentiment d’illégitimité”, Sébastien Lifshitz tente tout de même sa chance et envoie un scénario (coécrit avec un ami). Banco. L’idée plaît et, en 1994, le jeune cinéaste réalise son premier court-métrage : Il faut que je l’aime, “un ovni entre photographie et film” dont l’héroïne n’est autre que Valérie Mréjen, vidéaste, romancière, plasticienne et meilleure amie de Sébastien Lifshitz.

“Claire Denis, la vagabonde” (1996) de Sébastien Lifshitz

L’amour selon Lifshitz

 

Après avoir réalisé Claire Denis, la vagabonde (1996), un documentaire sur cette cinéaste qu’il admire, Sébastien Lifshitz dévoile son premier long-métrage de fiction, Presque rien, en 2000. Celui qui aime “tourner en improvisant”, révèle au public les fesses musclées et le jeu impeccable du jeune Jérémie Elkaïm ; il en profite pour filmer la naissance de l'amour, les premiers émois homosexuels (et surtout maladroits) de Mathieu et Cédric au bord de l’océan. À l’époque, nous sommes au début du troisième millénaire, et le film fait scandale. “Les élus de droite s’insurgent” et la subvention accordée au film par la Région des Pays de la Loire est retirée. Trop en avance sur son temps, Sébastien Lifshitz ? Accusé de “pornographie et de débauche”, le cinéaste tourne finalement Presque rien avec peu de moyens et quasiment aucune autorisation de plans en extérieur. En résulte un film d’amour magnifique, qui fait penser mais dépasse en tout point le Call Me by Your Name de Luca Guadagnino et qui prouve qu’en 2000, être homosexuel, c’est déjà “presque rien”. Le montrer au cinéma encore moins.

 

“Presque rien” (2000) de Sébastien Lifshitz

Le militantisme selon Lifshitz

 

Militant pour “une société diverse, rejetant un “monde uniforme” régit par les réactionnaires, Christine Boutin et la Manif pour tous, Sébastien Lifshitz est l’auteur d’un cinéma précurseur, poétique et engagé. Instigateur d’un “cinéma queer”, le réalisateur parisien qui fréquentait les folles nuits d’un Palace à son apogée, parle très tôt des questions de genre dans ses films. Comme Rainer Werner Fassbinder l’avait fait en 1978 dans L’Année des treize lunes, Sébastien Lifshitz sublime la marginalité et la transsexualité dans l’intemporel Wild Side, un film sélectionné au Festival de Berlin en 2004, mais qui, selon son auteur, est “sorti trop tôt”.

“Wild Side” (2004) de Sébastien Lifshitz

La mort selon Lifshitz

 

C’est ainsi, le cinéma : “laisser une trace, donner un sens à sa vie et lutter contre l’effacement de celles des autres”. En les mettant en scène ou bien en les filmant, brutes. Caressant la mort avec un gant de soie, Sébastien Lifshitz filme tout en douceur la fin de vie de la militante féministe LGBT Thérèse Clerc, dans son documentaire Les Vies de Thérèse (2016). Celle qu’il avait déjà filmée dans Les Invisibles l’appelle pour qu’il capture ses derniers instants alors qu’elle se sait condamnée, souffrant d’un cancer. Thérèse Clerc souhaite montrer sa mort sans l’instrumentaliser, et avec Sébastien Lifshitz, réalise son “dernier geste politique”. Le cinéaste en ressort bouleversé : “Je l’ai fait une fois, pas deux.”

“Les Vies de Thérèse” (2016) de Sébastien Lifshitz © Blue Bird Distribution

Profitant du succès de son documentaire césarisé Les Invisibles, le réalisateur quinquagénaire se lance il y a sept ans dans la production de son dernier film, Adolescentes. Deux filles, une ville de province, un lycée, des questionnements existentiels et des premiers émois sexuels : le film s’annonce comme le témoignage essentiel des années qui transforment les enfants en jeunes adultes. Quant à Sébastien Lifshitz, du haut de son mètre soixante-quinze, a déjà le parcours d'un grand réalisateur. Sans doute un des plus grands de l’histoire du cinéma français. En naviguant entre le documentaire (Les Invisibles, Bambi), la fiction (Presque rien), le cinéma grand public (Plein Sud) ou plus underground (Wild Side), il signe une œuvre tendrement violente, délicatement engagée et résolument essentielle.

 

Rétrospective Sébastien Lifshitz, jusqu'au 11 novembre au Centre Pomidou.

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