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Numéro
21

“Stillwater”, le thriller américain qui pulvérise les clichés sur Marseille

Cinéma

Produit par Universal et tourné dans la cité phocéenne, le dernier film de Tom McCarthy (Spotlight) marque les esprits par son format de film d’enquête classique dont la substance est irriguée par la sociologie et l’humanisme. 

1/5

Lors de la présentation du dernier film de Tom McCarthy à Cannes, beaucoup se sont interrogés sur la légitimité de ce thriller produit par Universal et tourné dans la cité phocéenne. Car Stillwater est le fruit de deux mariages improbables. Des unions entre deux mondes, mais aussi entre deux acteurs, sur lesquelles personne n’aurait parié. D’un côté, Marseille et le cinéma hollywoodien ; de l’autre, Camille Cottin et Matt Damon. Mais ce melting-pot inattendu, redouté car inédit, se révèle grandiose. Surtout, il marque les esprits par son format de film d’enquête classique dont la substance est irriguée par la sociologie et l’humanisme.

 

Bill Baker (Matt Damon) est un ouvrier solitaire qui trime sur des chantiers fossiles à des milliers de kilomètres de la Bonne Mère, à Stillwater, dans l’Oklahoma. Sa fille, Allison (Abigail Breslin, star de Little Miss Sunshine), est partie faire ses études à l’Université d’Aix-Marseille et s'est retrouvée incarcérée aux Baumettes, où elle purge une peine de neuf ans pour le meurtre de sa colocataire et ex-amante. Chaque année depuis cinq ans, le père traverse l’Atlantique pour lui rendre visite et lui donner des nouvelles de sa grand-mère vieillissante. Mais cette fois, la jeune femme, qui clame depuis toujours son innocence, lui transmet une note adressée à son avocate où elle l’implore de reprendre l’enquête. Le refus de la magistrate va contraindre Bill à investiguer lui-même, perdu dans les rues d’une ville tentaculaire qu’il ne connaît pas. Il se lance à la recherche d’un certain Akim, un jeune des quartiers nord bien décidé à y rester planqué. Grâce à Virginie (Camille Cottin), une actrice de théâtre qui a quitté Paris pour Marseille et à sa fille, Maya (Lilou Siauvaud), l’Américain est proche d’atteindre son but…

Avec une trame aux airs de Taken, Stillwater pourrait nous embarquer dans un Marseille fantasmé, affichant une vision galvaudée uniquement centrée sur le ghetto et sa dangerosité  – aussi ridicule que le Paris idéalisé et romancé à l’extrême d’Emily in Paris. Mais c’est tout l’inverse. Les cités n’apparaissent qu’à une seule reprise lorsque le protagoniste s’y engouffre, une photo à la main, à la recherche d’Akim, et les Marseillais, dont la plupart sont plus chaleureux que farouches, n’hésitent pas à venir en aide au roughneck [ouvrier dont le travail est particulièrement pénible], voire même à l’accueillir, dans le cas de Virginie, en échange de quelques réparations dans son appartement vétuste. Détraquant ou facilitant la mission de Bill Baker, tous les attributs de la ville sont mis en scène avec une telle fidélité et une telle précision que le berceau d’IAM devient un personnage clé de l’histoire : une cavité dense où l’Américain va se confronter à la violence, trouver l’amour et pousser sa fille à s’engager sur le chemin de la rédemption. Un tableau intelligent et viscéral dû au talent de Tom McCarthy mais aussi à l’écriture, à trois mains, du scénario.

 

En cinéaste exigent et amoureux, depuis Spotlight (2015), du style quasi documentaire, l’Américain s’est en effet entouré de deux scénaristes français, Thomas Bidegain (aussi réalisateur) et Noé Debré, qui, en plus de radiographier la cité phocéenne, ont écrit sur le choc des cultures. Un bouleversement bien réel mais jamais caricatural, où le duo Damon/Cottin (les personnages tout autant que les acteurs) fait de ses différences un apprentissage. Bill Baker est un yankee pauvre et attaché à ses petites habitudes – à Marseille depuis plusieurs jours, il va toujours dîner au Subway du coin – qui estime qu’il n’a pas sa place dans le public d’un théâtre. Il initie avec enthousiasme Virginie et Maya à des coutumes bien américaines, dont les bénédicités avant chaque repas, ces mêmes repas où le ketchup est toujours posé sur la table. Amusées, la mère et la fille lui apprennent les codes marseillais, dont les sacro-saints dimanches passés, en famille, au stade Vélodrome.

 

Dépeignant des réalités sociales de la manière la plus brute possible, Stillwater joue toujours la carte du détournement des clichés et formule, dans cette ambiance de thriller noir et rocambolesque, un message d’espoir. Si le racisme est une banalité pour un natif de l’Oklahoma, et que l’Amérique des redneck est de plus en plus précaire, ses représentants, même sous l’ère Trump, ne sont pas tous nationalistes. Et si Marseille est vu, en France, à l’international, et dans les mauvais films, comme une ville où règnent crime, saleté et insécurité, elle se révèle être un endroit qui influence le monde et où les rapports de domination – géographique, sexuelle et financière – sont dissolus. On retiendra de ce film improbable une morale impérieuse : les clichés les plus difficiles à pulvériser sont uniquement ceux que l’on a sur soi-même.

 

Stillwater (2021) de Tom McCarthy, en salle mercredi 22 septembre.