9


Commandez-le
Numéro
01

Rencontre avec Tahar Rahim: “Je me suis mis dans les conditions réelles de la prison”

Cinéma

L’acteur français césarisé en 2010 pour Un prophète est de retour sur les écrans avec la série The Serpent et Désigné coupable, le nouveau film de Kevin Macdonald. Deux rôles percutants où il démontre toute l’étendue de son talent.

Tahar Rahim par Arno Lam.

Depuis quelques semaines, son nom est sur toutes les lèvres. Dans The Serpent, une série britannique déjà diffusée sur la BBC et bientôt sur Netflix, Tahar Rahim fait sensation sous les traits de Charles Sobhraj, un tueur en série qui a sévi dans les années 70 en s’attaquant à des touristes qui parcouraient l’Asie. Et son talent n’a pas seulement conquis l’Angleterre : à Hollywood, l’interprète d’Un prophète a récemment décroché un rôle qui pourrait changer sa vie... Le 25 avril prochain, l’acteur français sera peut-être récompensé aux Oscars pour son interprétation de Mohamedou Ould Slahi, un Mauritanien détenu pendant quatorze ans dans la prison de Guantánamo sans qu’aucune charge n’ait été retenue contre lui. Avec Désigné coupable, le sixième long-métrage de fiction de l’Écossais Kevin Macdonald, l’acteur aux deux César, déjà élevé au rang de superstar en France, s’apprête à conquérir l’Amérique.

 

Numéro : Plus de dix ans après la sortie d’Un prophète [2009], qui a suscité un grand engouement, vous sentez-vous attendu au tournant avec Désigné coupable ?
Tahar Rahim : Je suis quelqu’un de pragmatique. À la sortie d’Un prophète, j’étais jeune, je n’avais que 28 ans et j’avais des craintes, je ne me connaissais pas assez et, finalement, je n’ai pas vraiment profité de cet engouement. Cette fois-ci, je veux apprécier tout ce qui m’arrive...

 

 

Dans ce nouveau rôle, vous interprétez Mohamedou Ould Slahi, qui fut arbitrairement détenu à Guantánamo durant quatorze ans, un rôle qui semble vous propulser en bonne place dans la course aux Oscars... 

Tous les acteurs ont un jour rêvé de tenir cette statuette dans leurs mains. Mais le chemin est encore long, il y a une telle concurrence, tant de paramètres qui entrent en jeu...

 

 

Diriez-vous que Désigné coupable est une œuvre politique engagée ou un grand spectacle hollywoodien ?
Il y a évidemment une dimension hollywoodienne et politique dans le film de Kevin Macdonald, mais avant tout humaniste. Désigné coupable raconte une histoire vraie, celle de l’enfermement d’un homme alors qu’il n’y avait aucune charge contre lui. Celle d’un homme exceptionnel que l’horrible épreuve a transcendé plutôt que brisé. Mohamedou a su transformer sa colère en pardon tout en faisant preuve d’empathie pour ses geôliers. Admirable !

 

 

On vous décrit souvent comme quelqu’un de discret, pourtant vous semblez prendre plaisir à cette campagne promotionnelle XXL à l’américaine !
Je suis discret, mais pas timide. Aux États-Unis, il est très rare d’avoir une récompense sans passer par une campagne de promotion. C’est un passage obligé. Moi, je fais de la promotion pour parler de mon métier. Si ce n’est pas le cas, je n’ai pas d’intérêt à m’exposer.

 

“Désigné coupable” – Bande-annonce

En revanche, vous êtes accro aux plateaux de tournage et au travail en général, et vous n’hésitez pas à repousser vos limites. Dans la série The Eddy [2020], vous vous êtes exercé au chant et à la trompette. Pour L’Aigle de la neuvième légion [2011], vous avez appris le gaélique ancien...
Pour interpréter un rôle, je dois travailler, et j’aime explorer des terrains inconnus. Le jeu, c’est un peu une cour de récréation pour adultes : on se fixe des challenges, on découvre, on apprend... À un moment donné, il faut se lancer. Quand on y arrive, c’est une grande satisfaction.

 

Certains acteurs revendiquent de ne pas travailler plus que ça pour leurs rôles. Vous y croyez ?
Certains artistes ont la capacité d’étoffer, de développer, de sublimer un personnage, ce qui fait d’eux des icônes qu’on aime retrouver à chaque film. Comme John Wayne, par exemple. Par ailleurs, il y a des acteurs qui aiment explorer, composer des personnages différents au fil de leur carrière. Mais je pense que dans les deux cas, à un moment ou à un autre, le travail est inéluctable.

 

 

Pensez-vous que la transformation physique soit devenue un passage obligé pour décrocher un grand rôle à Hollywood ?
Non, je ne ferai pas de généralités, seulement certains rôles l’imposent. Pour The Serpent, par exemple, j’ai dû me muscler considérablement, avant de perdre dix kilos très rapidement pour pouvoir interpréter le personnage de Mohamedou dans Désigné coupable.

 

Comme un athlète de haut niveau qui doit boxer dans une autre catégorie et perdre très rapidement du poids pour ensuite en regagner...

Exactement, il faut repousser ses limites à l’extrême, et j’adore ça. C’est transcendant, ça vous transporte dans un territoire physique assez étrange et dans un état émotionnel très particulier, parfois même inédit. Pour Désigné coupable, à force de jeûner et de me priver beaucoup, je ne ressentais plus la faim. J’ai pensé aux grands acteurs de théâtre du temps de Molière, qui se mettaient à jeûner avant les représentations afin d’être à fleur de peau. Souvent, quand je joue, je m’efforce d’aller chercher les émotions pour nourrir mon interprétation. Pour ce rôle, c’était l’inverse, les émotions parlaient d’elles-mêmes et je suivais.

 

 

Avez-vous eu des difficultés à tourner les scènes de torture, particulièrement violentes à l’écran ?
Oui, c’était même très difficile, car je n’ai jamais eu à vivre ça. Le challenge était d’être authentique à chaque instant. Comme vous le savez, Kevin Macdonald est aussi un réalisateur de documentaires [en 2011, il a notamment réalisé Un jour dans la vie, un documentaire où des anonymes filment leur quotidien aux quatre coins du monde, puis Life in a Day 2020, tourné en pleine pandémie et présenté à Sundance cette année]. Avec lui, il est impossible de tricher, parce qu’il est habitué à filmer des personnes réelles, donc des réactions et des sentiments qui le sont aussi...

 

 

Donc vous n’étiez jamais doublé ?

Jamais ! Sauf la fois où je devais tourner sur un bateau et où je n’ai pas pu pour des questions de sécurité. On tournait six jours sur sept, douze heures par jour, sans pause déjeuner... Le premier jour, on m’a attaché des fausses menottes aux pieds et aux mains, mais j’ai demandé à en porter des vraies. J’avais besoin de sentir les choses, ça m’a valu des blessures aux chevilles longtemps après le tournage. Il en était de même pour le reste : waterboarding [torture qui consiste à soumettre une personne à une sensation de noyade], gavage forcé, etc., afin de me mettre dans les conditions réelles de cette détention. Je n’ose même pas imaginer ce que Mohamedou a ressenti pendant ces quatorze années.

 

 

 

“Pour Désigné coupable, à force de jeûner et de me priver beaucoup, je ne ressentais plus la faim. Souvent, on doit aller chercher les émotions pour nourrir son interprétation. Pour ce rôle, c’était l’inverse, les émotions parlaient d’elles- mêmes et je suivais.”

Tahar Rahim par Arno Lam.

Pour préparer le rôle, vous avez rencontré Mohamedou Ould Slahi, l’homme que vous incarnez. Comment avez-vous abordé les moments les plus terribles de son existence ?
Malgré ce qui lui est arrivé, Mohamedou est quelqu’un de très joyeux. Son humour, sa lumière et son esprit m’ont bluffé. C’est seulement lorsque nous avons évoqué la période de torture et d’hallucinations que l’expression de son visage a changé du tout au tout, devenant brusquement très sombre et fébrile, ce qui laissait deviner un trauma profond. Je sentais que le sujet était pénible pour lui, je n’ai donc plus posé de questions à ce propos, d’autant que toutes les réponses se trouvent dans le livre qu’il a écrit, Les Carnets de Guantánamo, paru en 2015, et dans les conversations enregistrées qu’il a pu avoir avec Kevin Macdonald.

 

 

Vous souhaitiez aussi rencontrer Charles Sobhraj, le tueur en série que vous jouez dans The Serpent, mais la production s’y est opposée. Pour quelle raison ?
L’idée m’a traversé l’esprit dans un premier temps, mais des raisons éthiques m’en ont dissuadé. En lui demandant de le voir, je craignais de lui apporter une certaine satisfaction. J’ai donc évité, par respect pour la mémoire de ses victimes, de le rencontrer. J’avais déjà assez de matière pour travailler le rôle avec le script et le livre La Trace du Serpent, que j’avais lu adolescent, et les témoignages des personnes qui l’avaient cotôyé.

 

 

Ce fameux Charles Sobhraj est un tueur en série qui a pris des identités multiples pour piéger ses victimes et les assassiner. Était-ce votre personnage le plus difficile à incarner ?
Oui, il en fait partie. Charles Sobhraj ne ressent aucune empathie pour personne, c’est un meurtrier, un escroc, un manipulateur, et je ne trouvais aucun élément d’identification auquel me raccrocher. J’ai dû pour la première fois construire mon personnage de l’extérieur vers l’intérieur : en copiant son look, sa démarche et son assurance. Pour le rendre réel et crédible, je me suis inspiré d’un animal. Un serpent évidemment, mais plus précisément un cobra et sa façon de chasser ses proies.

 

 

Jodie Foster incarne Nancy Hollander, une des deux avocates présentes dans Désigné coupable... Étiez-vous intimidé avant de rencontrer la mythique interprète de Taxi Driver et du Silence des agneaux ?
J’ai grandi avec sa filmographie, elle a nourri mon imaginaire d’acteur, donc forcément ça m’a fait de l’effet. Nous avons créé quelque chose de très fort sur le plateau, une connexion immédiate qui m’a profondément marqué.

 

 

Pourquoi êtes-vous tant fasciné par les acteurs américains ?

Je suis particulièrement passionné par le cinéma des années 70, car j’y ai découvert des films et des personnages auxquels je pouvais m’identifier, dans leur histoire, leurs rapports familiaux, leur place dans la société... Dans les années 70, les acteurs ont installé une forme d’interprétation, des codes de jeu, qui sont presque devenus des règles et qui perdurent encore aujourd’hui.

 

Désigné coupable (2021) de Kevin Macdonald, date de sortie en salle encore inconnue. 

Le Serpent (2021), une série créée par Richard Warlow et Toby Finlay, disponible sur Netflix.