Soit c’est le papier peint qui est en train de disparaître, soit c’est moi…”, susurre Oscar Wilde mourant, parqué dans sa chambre d’hôtel du 13, rue des Beaux-Arts, à Paris, dans un âcre parfum d'urine et de tabac froid. Jusqu’à son dernier souffle, le dandy irlandais à l’esprit acéré aura manié l'ironie. Un humour magnifiquement retranscrit par Rupert Everett (Le Mariage de mon meilleur ami) qui incarne l'écrivain et signe son premier long-métrage, The Happy Prince, en salles le 19 décembre. Fasciné par une certaine noirceur romantique, l'acteur britannique livre ici un scénario d’une extrême finesse et un film d’une beauté intense, malgré son ambiance mortifère, consacré aux derniers instants de l’existence flamboyante du poète déchu, brisé par deux années passées derrière les barreaux pour “grave immoralité”, soit à l'époque : homosexualité.   

 

Dieppe, Naples, Paris, où il trouve refuge sous le nom de Sébastien Melmoth… le poète déchu n’est plus qu’un vagabond désargenté qui navigue entre horreur, humiliation et pauvreté. Mais l’homme ne se morfond pas, il mène une vie d’opulence, rythmée par l’absinthe, la cocaïne et les plaisirs charnels. Après avoir tenté de trouver réconfort auprès de son amant toxique, Lord Alfred Douglas (Colin Morgan), source de tous ses malheurs, Oscar Wilde se tourne vers Jean (Benjamin Voisin), sorte d’Oliver Twist parisien qui lui vend son corps pour des “moments pourpres”. Et quand il ne mendie pas auprès d’anciennes connaissances, Wilde fascine – encore et toujours – les badauds venus entonner avec lui des chansons populaires à tue-tête sur les chaises d’une auberge tenue par Béatrice Dalle.

 

Le tragique finit malgré tout par l’emporter dans ce troublant chef-d’œuvre, hanté par l’injustice subie par cet être délicat, conspué par une société qui autrefois l’adulait. Indissociables de son talent littéraire, sa personnalité hors du commun, le mordant de son esprit, le brillant de sa conversation et de ses costumes assuraient sa renommée. Le fantôme du poète a souvent croisé la carrière de Rupert Everett, au théâtre surtout. Fils de militaire ouvertement homosexuel, l'acteur garde le souvenir intact des captivants récits du Prince Heureux, recueil de nouvelles d'Oscar Wilde qui lui étaient contées petit. Outre sa performance exceptionnelle et ses choix scénographiques éblouissants, Rupert Everett peut se vanter sans complexes d’avoir livré l’une des plus belles déclarations d’amour, à la hauteur du génie qu’il admire.