20 ans après In the Mood for Love, six après The Grandmaster, Wong Kar-wai est de retour. Son prochain long-métrage, Blossoms, dépeint une histoire d’amour qui n’ose pas se manifester, romance de la pudeur où les amants s’aiment autant qu’ils se quittent. Le tournage débutera fin 2019 après quatre longues années d’écriture.

 

En mai 2004, le jour de la présentation de 2046 de Wong Kar-wai, les yeux paniqués des sélectionneurs du Festival de Cannes peinaient à contredire les rumeurs les plus inquiétantes: le film, dont le tournage avait pourtant commencé cinq ans auparavant, ne serait pas prêt. Le cinéaste aurait tourné les dernières séquences deux semaines avant les festivités, il passerait ses nuits sur un énième montage, comme quatre ans auparavant, quand In the Mood for Love avait été présenté comme une “œuvre non terminée” aux habitués du Grand Théâtre Lumière. Après l’annulation de la projection de presse prévue quelques heures avant la montée des marches, du jamais-vu dans l’histoire du Festival, 2046 était finalement montré à deux mille privilégiés. Dans sa cabine, le projectionniste vivait le stress de sa carrière: toujours pas assemblée, la copie du film arrivait bobine par bobine en jet privé depuis un laboratoire parisien. Comme un astéroïde débarqué d’une lointaine galaxie… Ce dernier épisode en date de la légende en construction de Wong Kar-wai, ex-petit génie de Hong Kong catapulté icône contemporaine après le succès mondial de In the Mood for Love, lui vaut des comparaisons inouïes. On parle d’un nouveau von Stroheim. On prétend que Kubrick est ressuscité. Planqué derrière des lunettes noires qu’il n’a pas quittées depuis les années 80, l’intéressé répond sans exprimer la moindre surprise face à la question: “Je ne suis pas comme Kubrick. C’était un esprit systématique, presque scientifique. Il avait une image très claire de ce que devaient être ses films et tournait en fonction de cette image. Moi, au contraire, je découvre mon désir au moment où je tourne. Je tâtonne, et au dernier instant, je trouve.” 

 

Wong Kar-wai est l’homme d’une résurrection: celle du cinéma comme grande épopée. Epopée formelle et romantique, s’entend. Sur les ruines du glamour que l’on croyait bien mort, il a posé son œil de fétichiste mélancolique et inventé le look visuel des années 90, collant sur ses histoires sentimentales décomposées des images en suspension. Flous, ralentis, bruits d’étoffes, gestes sublimés, chorégraphies vaporeuses, visages tordus par les larmes, décors en dégradés de rouge… Wong s’est imposé comme le dernier styliste du cinéma, au point que beaucoup, quand il fut révélé au public occidental en 1995, ne virent en lui qu’un faiseur, un joli brodeur d’images, mais pas plus. “Trop haute couture!” lançaient même certains. Pourtant, dès le premier de ses huit longs-métrages, As Tears Go By (1988), il réconciliait les fans de mélos classiques et les accros à MTV, tâche essentielle qu’il n’a cessé d’enrichir depuis, fricotant avec le film de sabre (Les Cendres du temps, 1994), arpentant Buenos Aires sous les auspices d’un trio amoureux gay (Happy Together, 1997), avant de se concentrer sur les sixties, âge d’or de Hong Kong qu’il se remémore depuis Nos années sauvages (1991). Si le cinéma non hollywoodien semble aujourd’hui voué au mieux à alimenter les débats de société, au même titre que les cours du pétrole ou les conséquences de l’effet de serre, s’il est désormais considéré comme un outil de propagande dans la guerre des images, une machine à faire gagner ou perdre les élections, alors le rôle de Wong Kar-wai est de nous sauver de l’ennui. Avec David Lynch, il fait partie de ces rares trouble-fête dont les films sont attendus par tous, des cinéphiles radicaux aux simples amoureux éconduits en quête de résurrection sentimentale. Posant les jalons d’une modernité sans cesse à reconstruire, il est le seul à créer une attente folle, des torrents de rumeurs, de perpétuelles élucubrations théoriques. Le seul, aussi, à déchaîner réellement les passions.