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Interview : Xavier Dolan, l’écorché vif

 

Deux ans après le succès de “Mommy”, le jeune réalisateur québécois fait son retour sur les écrans avec “Juste la fin du monde”. Rencontre avec l’enfant prodige du cinéma dont Louis Vuitton a fait son égérie.

Xavier Dolan photographié par Shayne Laverdière.

Juste la fin du monde de Xavier Dolan est sans conteste l’un des événements de la rentrée cinématographique. Révélé en 2009, et à l’âge de 20 ans, avec J’ai tué ma mère, l’auteur-réalisateur canadien a transformé l’essai avec Les Amours imaginaires, avant de faire l’unanimité critique avec Laurence Anyways, puis Mommy qui remporta le prix du Jury du Festival de Cannes en 2014. Mais son dernier long-métrage, auquel le jury cannois a décerné son Grand Prix, est également attendu par les fans de ses interprètes : Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Nathalie Baye.

 

Adapté de la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde raconte l’histoire d’un jeune homme malade du sida – joué par Gaspard Ulliel – qui retourne dans son village natal pour annoncer sa mort prochaine à sa famille. La presse n’a pas été tendre à Cannes et, à de rares exceptions, a démoli le film. Le quotidien Libération, sous la plume de Julien Gester et Didier Péron, a notamment déclaré qu’il s’agissait d’une œuvre “entre mauvais théâtre et clip outrancier”, avant de stigmatiser la “vanité” de sa “démonstration de force permanente”. Certes, la frontière est ténue entre le lyrisme et le pompiérisme, et n’est pas le Minnelli de Comme un torrent ou le Cassavetes de Love Streams qui veut. “Le fait est que j’ai toujours, depuis le premier film, lu les critiques, cinglantes, violentes, dures pour l’ego. J’ai toujours cherché à trouver dans ces écrits un apprentissage, un message”, confie le réalisateur qui répond à nos questions entre deux prises de son prochain film. “Certaines critiques sont pertinentes, dit-il, et malgré leur crudité, comportent des idées très claires, des analyses très inspirantes de ce que les gens voient. La critique, le public, quand ils s’expriment, disent ce qu’ils ont vu de ce que nous avons, en premier lieu, vu pour eux. Un film incompris de tous est très rare, je crois. Donc, quand les gens disent noir, et que je dis blanc, quand ils disent long, et que je pensais lent, je sais qu’il y a place à amélioration, à réflexion. Moi, ce qui m’importe, c’est de sentir que je deviens, de film en film, un meilleur réalisateur, et un meilleur humain.” 

Adapter une pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, l’un des dramaturges les plus originaux de sa génération, fauché à 38 ans par le sida, était évidemment un pari risqué. Et Xavier Dolan reconnaît que son projet fut accueilli par “une sorte de scepticisme bienveillant mêlé d’appréhension. Le doute venait de mes amis, surtout. Anne [Dorval], notamment, Serge Denoncourt, ou Pierre Bernard, qui avaient tous deux été de la pièce lorsqu’elle avait été montée à Montréal, en 2001. Anne m’avait exhorté à lire ce texte conçu sur mesure pour moi, disait-elle, mais s’interrogeait sur la faisabilité de cette adaptation... ‘Comment préserveras-tu la langue de Lagarce ? me demandait-elle. C’est ce qui fait de ce texte quelque chose de pertinent et d’unique. En même temps, cette langue n’est pas cinématographique... Et si tu la perds, où est l’intérêt d’adapter Lagarce ?’ Mais je ne voulais pas la perdre. Au contraire, le défi pour moi était de la conserver, et la plus entière possible. Les thèmes abordés par Lagarce, les émotions des personnages, criées ou muselées, leurs imperfections, leur solitude, leurs tourments, leur complexe d’infériorité... tout m’était familier – et le serait sans doute pour la plupart d’entre nous. Mais la langue, elle... m’était étrangère. Et nouvelle. Tissée de maladresses, de répétitions, d’hésitations, de fautes de grammaire... Là où un auteur contemporain aurait d’office biffé le superfétatoire et la redite, Lagarce les gardait, les célébrait. Les personnages, nerveux et timorés, nageaient dans une mer de mots si agitée que chaque regard, chaque soupir glissé entre les lignes devenaient – ou deviendraient, plutôt –, des moments d’accalmie où les acteurs suspendraient le temps. Je voulais que les mots de Lagarce soient dits tels qu’il les avait écrits. Sans compromis. C’est dans cette langue que repose son patrimoine, et c’est à travers elle que son œuvre a trouvé sa postérité. L’édulcorer aurait banalisé Lagarce. Que l’on ‘sente’ ou non le théâtre dans un film m’importe peu... N’ont-ils pas besoin l’un de l’autre de toute façon ? Je suis très heureux des acteurs du film, qui se sont investis avec générosité et intensité. C’était une immersion vraiment accablante, dans un espace restreint et un climat changeant – la langue sévère et disciplinée qui est celle de Lagarce – qu’ils devaient s’approprier. Mais tous ont été brillants, à leur façon. J’ai adoré le côté maternel de Nathalie Baye, si criarde et pourtant tendre, l’écoute et la sensibilité de Gaspard Ulliel, et le regard liquide de Marion Cotillard, tout en effacement et en douceur dans cette histoire. Elle qui jouait Jeanne au bûcher au New York Philharmonic en même temps, elle connaissait son dialogue à l’endroit et à l’envers, et nous pouvions ainsi improviser, construire, et aller tellement plus loin que la proposition originale, sur papier, d’un scénario sans interprète. La liberté des acteurs était formidable, mais il n’y a pas de plus grande liberté, à mon sens, que celle de comprendre et maîtriser un texte pour être, enfin, entièrement libre, et pouvoir créer des personnages, et non juste imposer la personnalité que l’on a, sans créer.” 

 

À 27 ans, et bien qu’il n’ait jamais semblé en manquer, Xavier Dolan a gagné en confiance et en humour. Il confie, par exemple, qu’il ne revêt aucun sous-vêtement sous son short de jogging gris en ce début juillet où il tourne The Death and Life of John F. Donovan. Un film en langue anglaise avec des stars internationales : Susan Sarandon, Natalie Portman, Jessica Chastain et la chanteuse Adele dont il a signé le clip du tube planétaire Hello. Ce long-métrage parle “de la crise de genre, de diversité et d’identité qui sévit à Hollywood depuis toujours, et encore aujourd’hui. On parle des minorités LGBT et ethniques, et les mots ‘Blanc’, ‘hétéronormatif’ sont tout à fait en vogue, mais vraiment, les studios changeront-ils leurs standards et leurs infrastructures pour célébrer la diversité alors que leur public le plus fidèle n’en veut pas sur ses écrans ? John F. Donovan aborde la complexité d’être une célébrité ou, plus précisément, un acteur célèbre, et de pouvoir à la fois, avec intégrité, vivre sa vie et son rêve. Les deux sont-ils possibles simultanément ?

La bande-annonce de Juste la fin du monde.

Le jeune homme à fleur de peau, qui revendique des racines égyptiennes, a autant besoin d’être aimé que de tout contrôler. Il écrit lui-même les dossiers de presse de ses films et se mêle aussi bien de musique, de décors et de costumes, en authentique auteur. Ce qui n’étonne pas vraiment. Fils de comédien, Xavier Dolan tourne dans des publicités et des téléfilms depuis l’âge de 4 ans, et a doublé de nombreux longs-métrages dont la série des Harry Potter, avant d’écrire le cathartique J’ai tué ma mère, produit et réalisé avec ses propres économies. S’il continue à doubler des films, c’est parce que “c’est une formation d’acteur, un laboratoire extraordinaire. Les coulisses, l’envers du décor, voir et revoir un acteur jouer une scène, remarquer ses tics, ses trouvailles, son talent, ses erreurs. Observer, étudier, pour au final rendre une interprétation humble au service d’un film dont nous ne sommes ni l’auteur, ni l’acteur, mais où nous passons comme un artiste, dans un studio sombre, avec l’humble mission de raconter une histoire à un public unilingue, le mieux possible, sans initiative indue, sans prétention et dans l’anonymat. C’est technique, mais c’est une gymnastique exigeante et passionnante. Pour moi, le doublage est une des seules façons de jouer qu’il me reste, et au fil du temps c’est devenu un repère, un lieu où je me ressource et m’exerce en paix, loin du bruit du reste du monde.” 

 

Sa précocité et l’inventivité stylistique de ses premiers films ont fait penser au jeune Spike Lee ; sa sensibilité effusive, son esthétique camp et mélodramatique évoquent Almodóvar ; quant à son stakhanovisme, il nous fait penser à feu Fassbinder et au toujours actif Woody Allen. Brigue-t-il une vie incandescente et brève comme le premier ? La longévité du second? “J’ai déjà assez de difficulté à me projeter dans la douche du matin jusqu’au taxi dehors, et sans oublier mon porte-monnaie et ma tête dans l’évier... une vision de ma propre vie à long terme est donc un concept aussi abstrait qu’invraisemblable. Le désir de faire un film vient d’une rencontre, d’un détail, d’une chanson, d’une histoire qu’on nous raconte, et que l’on s’approprie. Je pense donc que tant – et aussi longtemps – que j’aurai un contact avec le monde extérieur, les arts, les gens, la famille et les amis, les idées et les films viendront d’eux-mêmes. J’espère juste que la vie me donnera la chance de ne pas me refermer sur moi-même, ni de me fermer au monde, qui nous inspire et nous améliore. Je pense que lorsqu’un artiste n’a plus de vision ou de propos, c’est qu’il ne regarde plus que lui-même et s’écoute parler.” 

 

Reste sa vie privée. Un mystère, car elle n’est pas documentée par la presse people, habituellement prompte à traquer les vedettes du septième art. Xavier Dolan refuse de nous dire s’il vit avec quelqu’un, ni où il passe ses vacances, comme si le fait d’avoir joué la comédie depuis toujours l’avait réduit à n’être plus qu’un personnage public. “Je pense que j’ai mis plusieurs choses en scène dans ma vie, reprend-il. Certains choix artistiques, certains épisodes professionnels, des décisions, des tournants que l’on vit comme on les ressent dans un film, avec toute l’intensité de personnages de cinéma. Mais je ne joue pas devant mes amis, sinon pour les faire rire. Les ‘je t’aime’ et les crises sont toujours profondément ressentis – parfois peut-être trop d’ailleurs. Je mens sur une multitude de choses insignifiantes, mais je ne mens pas sur l’amour que je porte à un ami, ou sur la tristesse que je peux éprouver.” On lui demande, pour conclure, s’il pense à la mort, et il répond : “Tout le temps. J’ai peur de ne pas avoir fait tous les films, dit toutes les histoires qui m’habitent, rencontré tous les acteurs, les artistes que j’admire, et qui rendent la vie complète et imprévisible.” 

 

Retrouvez Juste la fin du monde de Xavier Dolan en salle actuellement.

 

Par David Manero

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