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Numéro
31

Rencontre avec Yoann Zimmer, l'alter ego de Gérard Depardieu

Cinéma

Après avoir joué le joli mec bourré dans Été 85 (2020) de François Ozon, Yoann Zimmer offre une performance toute en sobriété, à la fois forte et mesurée dans Des hommes, de Lucas Belvaux, qui sortira en salle le 2 juin. Dans ce film explorant la mémoire traumatique de la guerre d'Algérie, il partage le premier rôle avec Gérard Depardieu, sans pour autant se laisser éclipser par l'ombre imposante du géant du cinéma français. Le temps de siroter une orange pressée, le jeune acteur belge de 28 ans s'est confié à Numéro sur son parcours et sur les nombreux projets qu'il mène de front, du jeu à la réalisation. 

Yoann Zimmer dans “Des hommes” © Synecdoche - Artemis Productions Photographe David Koskas

Dans Des hommes, le dernier long-métrage de Lucas Belvaux (Pas son genre, Chez nous) qui sortira le 2 juin, Yoann Zimmer est Bernard, un jeune français fuyant et ténébreux, envoyé en Algérie pendant la guerre d’indépendance. Il partage ce premier rôle tourmenté avec Gérard Depardieu, qui incarne Bernard au présent, dans un village du Morvan. Figure tutélaire, Gérard Depardieu à beau être l’acteur français préféré du jeune namurois, il reste une ombre insaisissable, aussi difficilement appréhendable que son personnage dans le film. Sur le tournage, les deux comédiens ne feront que se croiser ; pour être tout à fait exact, Yoann Zimmer n’aura la chance que de “l’entendre passer derrière [lui] pendant une prise”. C’est la magie du cinéma : on peut partager une affiche et un rôle sans jamais avoir à se rencontrer. Pas (ou peu) de regret : “Bien sûr, ça m’aurait plu de pouvoir lui parler, mais ce n’était pas la volonté du réalisateur de nous faire nous rencontrer. De toute façon, 40 ans séparent nos personnages et on n’était pas du tout à la recherche d’un mimétisme entre nos deux jeux.” 


Après le lycée, et avant de se lancer dans le cinéma, Yoann Zimmer vit de petits boulots pour pouvoir financer un voyage en Amérique latine. C'est en rentrant en Belgique qu'il s'essaie pour la première fois au théâtre en participant à un stage de l’AKDT, centre de formations artistiques estivales en Wallonie. Sur les conseils de ses professeurs, il passe alors le concours du prestigieux conservatoire de Liège, qu'il intègre du premier coup, dès le premier tour. Du premier court au premier long-métrage – avec un rôle secondaire dans Deux jours une nuit (2013) des frères Dardenne –, tout s'enchaîne rapidement, avant même qu’il n’ait terminé sa formation et sans qu'il n'ait trop à s'inquiéter des aléas du métier. Bosseur, le jeune homme croit en lui et passe les castings les doigts dans le nez, mais jamais les mains dans les poches. Il quitte l'école après avoir doublé sa première année, et voit le cinéma comme une bouffée d'air frais après s'être senti mal à l'aise, “pas vraiment à [sa] place”, dans l'ambiance étriquée du conservatoire, très axé spectacle vivant. En 2020, il est à l’affiche de deux films labellisés Cannes : Eté 85 de François Ozon et Des hommes de Lucas Belvaux. Malgré l’annulation du festival, le jeune homme mesure sa chance et continue de croire en sa bonne étoile, sans pâlir ni faiblir. 

Avec son look travaillé d'aventurier décontracté, agrémenté d'une fine boucle d'oreille en argent, il a l'allure désinvolte, élégante et vagabonde des personnages envoûtants de Jack Kerouac. Si Yoann Zimmer a de la gueule, il a aussi les crocs ; et c’est peut-être pour ça que tout semble lui sourire. Proactif et sûr de lui, il n’arrête pas de travailler malgré le ralentissement des tournages causé par le confinement. Il profite au contraire de cette parenthèse pour se lancer dans la réalisation de son premier court métrage, Sauce à Part, qui met en scène les destins et regards croisés de trois hommes que rien ne semblait devoir réunir suite à une agression, dans le décor familier d’un kebab bruxellois. Son penchant pour la sauce blanche et les broches remonte à l’enfance, et trouve sa genèse chez Antalya, kebab namurois qu’il squatte après les entraînements de foot ou les soirées trop arrosées. Plus qu’un snack, le kebab est pour le cinéaste un catalyseur de rencontres à valeur sociale : “À Namur où j’ai grandi, et en province de manière générale, le kebab est un peu le seul lieu où, dans une nuit, des gens d’horizons très différents vont pouvoir se croiser. Contrairement à Paris et Bruxelles, chez nous il n’y en avait qu’un qui soit toujours ouvert, et tout le monde pouvait s’y retrouver, des flics en service aux jeunes bourrés.” 

 

S’il confie avoir toujours eu un certain appétit pour l’écriture – et pour la littérature de manière générale –, il se lance dans l’aventure de Sauce à Part en autodidacte, nourri des nombreux scénarios qu’il a été amené à lire en tant qu’acteur, et des documentaires présentant les coulisses du travail de ses réalisateurs préférés : “Je ne me suis pas posé la question de la légitimité ; j’avais envie et besoin d’écrire cette histoire, alors je l’ai fait. L’idée de réaliser moi-même le court métrage est ensuite venue naturellement.” Dans ce dernier, en compétition nationale au Brussel Short Film Festival, Yoann Zimmer ne joue pas : “Je ne pouvais pas être au four et au moulin, au kebab et à la caméra” ; mais s’est entouré d’un casting d’amis et connaissances de confiance, avec, parmi les premiers rôles, le jeune franco-britannique Finnegan Oldfield (Les Cowboys, Nocturama, Amour Fou) dont il est très proche. S’il souhaite continuer à écrire et réaliser, il n’abandonne pas pour autant sa carrière de comédien. Et là encore, Yoann Zimmer met les mains dans le cambouis ; il n’attend pas qu’on vienne lui proposer le rôle de ses rêves, et préfère se l’offrir. En ce moment, il co-écrit ainsi un long métrage avec la réalisatrice roumaine Marta Bergman (Seule à mon mariage) sur l’artiste peintre belge Stéphane Mandelbaum (1961-1986), qu’il interprétera dans le film. Un rôle de composition, visant à raviver la mémoire de ce jeune artiste marginal à la vie complètement folle, dont on a retrouvé le corps abandonné dans un terrain vague de la banlieue de Namur après à un règlement de compte, alors qu'il n'avait que 25 ans. 

En tant qu’acteur, Yoann Zimmer a déjà travaillé avec un nombre important de cinéastes féminines. En 2015, c’est une réalisatrice, Julia Kowalski, qui lui offre son premier rôle principal dans un long-métrage avec Crache Cœur, remarqué par l'ACID (association défendant le cinéma indépendant) à Cannes. Depuis, il a tourné avec une bonne demi-douzaine de réalisatrices différentes, soit plus en 5 ans que Gérard Depardieu en 40 ans de carrière. Quand on le lui fait remarquer, l’acteur avoue s’être déjà fait la réflexion, sans pour autant revendiquer cette inclination comme un choix artistique ou politique particulier : “C’est sur, c’est un autre regard, d’autres histoires, et en tant qu’acteur c’est toujours intéressant de voir comment une réalisatrice va penser un homme à tel endroit, comment elle construit ses personnages masculins… Mais finalement je ne suis pas certain que ce soit une question de sexe : je pense qu’il y a juste des gens très différents en fait. En tout cas, pour moi, tourner avec un homme ou une femme, c’est un peu pareil, je ne fais pas la différence.” 


Le fumet enivrant du succès ne l’empêche pas de rester simple. Au kebab, pas d’excentricité, l’acteur s’en tient aux classiques : “Moi c’est sauce blanche-harissa, et mayonnaise ou andalouse avec les frites”. Dans la vie quotidienne, le jeune acteur dit d'ailleurs préférer la discrétion à l'ego trip. Après avoir vécu un temps à Paris, c’est finalement à Bruxelles qu’il a décidé de s’installer. Un choix qui fait sens pour le namurois, qui reste ainsi à portée de train de ses proches et amis, et qui dit avoir été légèrement rebuté par les tourments politiques ayant agité la France ces dernières années. Mais c’est surtout pour pouvoir “déconnecter” que l’acteur a choisi la capitale belge, où il peut mener tranquillement ses projets d’écriture et de réalisation. Sur les réseaux sociaux aussi, déconnexion reste le maître mot. Peu enclin à étaler sa vie sur Instagram, Yoann Zimmer préfère cultiver le mystère, c’est son “côté DiCaprio”. Cette position est aussi personnelle qu’artistique : “En tant qu’acteur, je trouve ça plus intéressant de ne pas tout dévoiler. Il faut qu’on puisse rester un matériau malléable, une matière hybride avec laquelle on peut composer pour que le réalisateur puisse projeter ce qu’il veut sur nous. C’est aussi pour ça qu’on fait attention à ne pas faire toujours la même chose, pour ne pas être rangé dans une case.” Après une petite heure d'interview avec lui, une orange pressée et une poignée de cigarettes consommées, on peut vous assurer une chose : malgré son naturel discret, vous n'avez pas fini d'en entendre parler. 


Des hommes (2021), de Lucas Belvaux, au cinéma le 2 juin.