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Pourquoi Britney Spears vit-elle un calvaire depuis 13 ans ?

Culture

Le mercredi 23 juin 2021, pour la première fois en treize ans, Britney Spears s'est exprimée sur la tutelle qui brime sa liberté depuis 2008, à travers un témoignage glaçant sur les abus dont elle a été victime durant cette période. L'occasion pour Numéro de revenir sur l'énigme douloureuse d'une pop star adulée détenue captive par un enjeu légal.

Extrait du documentaire "Framing Britney Spears" (2021) de Samantha Stark.

Une protection devenue toxique 

 

 

En 2017, Tess Barker et Barbara Gray lancent sur les plateformes d'écoute en ligne leur podcast, Britney’s Gram, une émission hebdomadaire vouée à décrypter les posts Instagram énigmatiques de la chanteuse de 39 ans… qui prend rapidement l’allure d’une enquête. Les traces laissées par l'artiste sur le réseau social sont épiées, décortiquées et interprétées, et les deux Américaines décèlent chez l'interprète de Toxic un comportement suspect. Mise sous tutelle en 2008 à la suite d’un séjour en hôpital psychiatrique, la chanteuse, à chacun de ses posts, est assaillie de questions de ses fans sur la manière dont elle vit cette situation. En réponse à ces interrogations, Britney Spears tantôt se défile, tantôt s’exprime par des signes codés à l'aide de gestes ou de vêtements. “Britney, si tu ne vas pas bien, tourne sur toi-même dans ton prochain post”, lui conseille l’un des commentaires. Une journée plus tard, la pop star publie en effet une vidéo dans laquelle elle se livre à une chorégraphie truffée de pirouettes....

 

 

“Les traces laissées par l’artiste sur le réseau social sont épiées, décortiquées et interprétées, et les deux Américaines découvrent chez l'interprète de Toxic un comportement suspect.”

 

 

Depuis, le compte Instagram de Britney Spears est devenu un véritable parloir : un espace cloisonné où elle communique avec ses fans avec la plus grande précaution, sans jamais se livrer entièrement. Depuis 2008, en effet, suite au tumulte causé par le harcèlement de la presse, la drogue et l'abus de confiance dont elle a été victime de la part d’un de ses managers, Britney Spears vit sous le joug d’une tutelle paternelle. Une tutelle que beaucoup fustigent, en raison de la relation compliquée que Jamie Spears entretient depuis toujours avec sa fille. Il faut dire que, lorsqu’elle est enfant, son père enchaîne les petits boulots pour faire vivre la famille et n’est pas très impliqué dans son éducation. Jusqu'à ce qu'il s'aperçoive que le talent de sa petite Britney pourrait bien lui rapporter gros… et se mette à agir comme un homme assis sur une mine d’or. À New York, il clame alors à la manager de la toute jeune Britney, âgée de 16 ans : “Ma fille va être tellement riche qu’elle m’achètera un bateau”. Après quelques centaines de millions d’albums vendus par la pop star dans le monde entier, lorsque Britney Spears craque après des années de souffrance, il réapparaît soudain pour devenir son tuteur légal. Cela fait maintenant treize ans que la tutelle perdure. Aux yeux de la loi, la chanteuse demeure dans l’incapacité de gérer seule ses finances, ses déplacements, ses actes légaux ou encore ses soins médicaux.

Des révélations glaçantes 

 

En 2019, émus par la condition de leur idole aux 200 millions de disques vendus, les fans de Britney Spears se rassemblent sous le drapeau rose du mouvement #FreeBritney (“Libérez Britney”), dont le hashtag se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Le site Freebritney.net voit même le jour, recensant minutieusement toutes les avancées dans la quête de liberté de Britney Spears. Si le mouvement témoigne de l'amour inconditionnel de ses fans, il se place aussi sous l'égide de la lutte féministe : Britney Spears n’est qu’une victime de plus du patriarcat dans sa forme la plus littérale, puisque maintenue légalement prisonnière par son père. Alors, une mission se dessine pour le mouvement : obtenir des dons pour payer les frais d'avocat à la chanteuse, dans l’incapacité d’en engager un par elle-même. Quelques centaines de milliers de dollars récoltés plus tard, l’avocat américain Samuel Ingham est engagé pour représenter Britney Spears, et demande à remplacer Jamie Spears dans le rôle du tuteur. Impressionné par l’envergure du mouvement, le tribunal reconnaît, lors de l’audience du 14 décembre 2020, la pertinence de #FreeBritney. Malgré tout, la tutelle est prolongée jusqu’au 3 septembre prochain et le père de la chanteuse en demeure à ce jour l’unique tuteur.

 

 

“Britney Spears n’est qu’une victime de plus du patriarcat dans sa forme la plus littérale, puisque maintenue légalement prisonnière par son père.”

 

 

C'est finalement au tour d'Amazon Prime de s'intéresser au quotidien tragique de la chanteuse. En avril, la plateforme de streaming a dévoilé le documentaire choc Framing Britney Spears, réalisé par la journaliste Samantha Stark du New York Times. Ce dernier retrace en détail le parcours professionnel et personnel de la chanteuse, sous le prisme du contrôle permanent exercé sur sa personne depuis toujours : par son père, son mari, les paparazzis... Si Britney Spears avoue avoir beaucoup pleuré en visionnant ce film, ses fans ont eu raison de ne pas sous-estimer sa force : le 23 juin, après treize ans de silence, l’icône de la pop s’est enfin exprimée lors d'une audience. Dans cette énième audience, elle avoue avoir été empêchée de parler aux médias… à l'inverse de ses parents. “J’ai menti et affirmé à tous que j’étais heureuse”, déclare-t-elle, avant de confier s'être sentie abandonnée par la justice. Puis, Britney Spears a décrit l'effroyable réalité d'une tutelle qui régissait les aspects les plus intimes de sa vie : l'interdiction faite à son compagnon de la conduire en voiture, l'impossibilité pour elle d'avoir d'autres enfants, à travers l'interdiction de retirer son stérilet. Mais l’une des révélations les plus choquantes concerne les coulisses de ses tournées. À Las Vegas un soir, en plein concert, Britney Spears se sent mal après avoir été obligée d’ingérer une prescription médicamenteuse de lithium, un puissant anxiolytique.“Je me sentais mal, mais ma famille n’a rien fait” confie-t-elle. Également contrainte à plusieurs reprises de se produire sur scène alors qu'elle ne le souhaitait pas, elle raconte que son management l'a menacée de porter plainte contre elle si elle refusait de s'exécuter. “La seule chose similaire à ce que j'ai vécu est le trafic sexuel. Les gens qui m’ont fait ça ne devraient pas s’en sortir si facilement, je ne suis l’esclave de personne. J’ai le droit de dire non à une chorégraphie.”, a-t-elle déclaré lors de l’audience… avant de conclure : “Les lois doivent changer. Je n’ai pas l’impression de pouvoir vivre ma vraie vie.

 

 

“Britney Spears a décrit l'effroyable réalité d'une tutelle régissant les aspects les plus intimes de sa vie, de l'impossibilité pour son compagnon de la conduire en voiture à l'interdiction qui lui était faite d'avoir d'autres enfants”

 

Extrait du documentaire "Framing Britney Spears" (2021) de Samantha Stark.

Un soutien inconditionnel 

 

Suite à ces témoignages rendus publics, la chanteuse a bénéficié du soutien indéfectible de ses fans, mais également d’une vague de solidarité de la part de ses proches, jusqu'alors restés silencieux. Une semaine après l’audience, c’est au tour de sa petite sœur, Jamie Lynn Spears, de s’exprimer sur les réseaux sociaux, confirmant la détresse de son aînée et les abus qu’elle a subis, à travers une belle déclaration d’amour : “J’avais l’impression que, jusqu’à ce que ma sœur puisse parler pour elle-même, ce n’était pas à moi de m’exprimer. […] Je pense qu'il est extrêmement clair que depuis le jour de ma naissance, je n'ai fait qu'aimer, adorer et soutenir ma sœur. C'est ma putain de grande sœur avant toute chose, bien avant toutes ces conneries. Peu m'importe si elle veut s'enfuir dans la forêt tropicale et avoir des millions de bébés au milieu de nulle part, ou si elle veut revenir et dominer le monde comme elle l'a fait tant de fois auparavant”, a-t-elle déclaré. Une autre icône de la pop a manifesté récemment sa compassion pour la chanteuse : Christina Aguilera, son ancienne camarade de Disney Channel, qui publie sur Twitter une photo d'elles adolescentes. “C’est inacceptable qu’une femme, ou un humain, qui désire maîtriser son destin ne soit pas autorisé à vivre comme il l’entend”, écrit-elle en légende. L'ex-mari et père des enfants de Britney Spears, le rappeur Kevin Federline, s’est aussi exprimé, se disant favorable à l'interruption de la tutelle si la star est “capable de se gérer”... Un défi qui semble déjà tout réfléchi pour la chanteuse dont la tutelle devrait prendre fin début septembre.