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Pourquoi “Trois Souvenirs de ma jeunesse” d’Arnaud Desplechin est-il le grand favori des César 2016 ?

 

Retour sur “Trois Souvenirs de ma jeunesse”, film magistral d’Arnaud Desplechin nominé 11 fois aux César 2016 (meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario original...).

Revenir sur des couleurs, des corps, des histoires, vingt ans plus tard. Faire un nouveau tour de piste, mais à l’envers, en remontant vers les origines. Tel est le projet d'un des plus beaux films français de 2015, Trois Souvenirs de ma jeunesse, présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Si les grands artistes finissent toujours à un moment ou à un autre par prendre comme source d’inspiration leur propre œuvre, alors Arnaud Desplechin en possède la carrure. Son neuvième film est un “préquel” de son troisième, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), sorti en 1996, avec Mathieu Amalric. L’acteur le plus hanté du cinéma français y interprétait Paul Dédalus, un normalien prof de philo en pleine crise existentielle et sentimentale. On le voyait aimer Esther (Emmanuelle Devos), puis se séparer d’elle dans un tourbillon passionné et néanmoins flottant. On ignorait à quel point leur histoire avait déjà suivi la même ligne à l’époque du lycée. C’est cette vague irrésistible et chancelante que raconte Trois Souvenirs de ma jeunesse.

Le fim Trois souvenirs de ma jeunesse est nominé dans pas moins de 11 catégories pour les César 2016 : réalisation (Arnaud Desplechin), meilleur film (Arnaud Desplechin), scénario original (Arnaud Desplechin, Julie Peyr), meilleur espoir féminin (Lou Roy-Lecollinet), meilleur espoir masculin (Quentin Dolmaire), meilleurs costumes (Nathalie Raoul), meilleurs décors (Toma Baqueni), meilleure photo (Irina Lubtchansky), montage (Laurence Briaud), son (Nicolas Cantin, Sylvain Malbrant, Stéphane Thiébaut), musique originale (Grégoire Hetzel).

Le projet de suivre un personnage à plusieurs âges de sa vie traverse le cinéma français depuis au moins Truffaut, auquel Desplechin a toujours voué un respect marqué, avant tout pour ses années 70 romanesques et fiévreuses. Paul Dédalus est aussi, évidemment, son Antoine Doinel. Mais cela ne doit pas empêcher de pointer la singularité du film. Plusieurs entrées sont possibles. On peut voir Trois Souvenirs de ma jeunesse comme une île en soi, un bloc d’émotion qui ne serait rattaché à rien d’extérieur. Par souci de lisibilité (et par besoin de faire éprouver au spectateur un vertige temporel), tout commence par une scène contemporaine. Ceux qui ne connaissent pas Paul Dédalus le rencontrent au Tadjikistan, en partance pour Paris. Il a désormais bien plus de 40 ans. Il laisse derrière lui une femme, une de plus.
Mais l’essentiel est ailleurs. À Roissy, les douanes l’interrogent : un autre homme, avec la même identité, a été repéré. Qui est Paul Dédalus ? Le film s’emploie à donner une forme à cette question plutôt qu’à y répondre. Cette forme est d’abord celle de la mémoire. Au retour de l’aéroport, il glisse un émouvant “Je me souviens”. De longs flash-back nous emmènent alors dans sa vie de post-adolescent.

À 19 ans, Paul suit des études à Paris mais revient régulièrement dans sa ville natale, où il voit ses amis, ce qui reste de sa famille, mais aussi Esther, une lycéenne que tout le monde regarde. “C’est normal, je suis exceptionnelle”, dit-elle le jour où ils se rencontrent. Elle est aussi blonde qu’Esther no 1 était/sera brune. Ils tombent amoureux. Couchent ensemble. S’écrivent des lettres. Se trompent. Se séparent. Se retrouvent. Recommencent. Tout est banal, mais tout est filmé par Desplechin comme si personne ne l’avait fait avant lui, avec le souffle de la première fois. C’est presque comme si lui-même n’avait jamais rien filmé avant. Cette cure de jouvence esthétique donne à Trois Souvenirs de ma jeunesse une luminosité radicale alors que tout y est objectivement sombre : les trahisons, l’impossibilité de se côtoyer pacifiquement sur le long cours, la douleur physique de l’amour. Les deux acteurs principaux débutants, Lou Roy-Lecollinet (elle) et Quentin Dolmaire (lui) épousent parfaitement les pulsations passionnées du film et lui donnent encore un peu plus de fièvre. Il faut reconnaître les objets cinématographiques puissants, tant ils sont rares. En voici un.

 

 

Trois Souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin. 

 

 

Par Olivier Joyard

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