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04

“Coming-out” : les secrets du podcast choc de Spotify

Culture

Pomme, Woodkid, Xavier Dolan, Benjamin Siksou… À partir du 4 février, la plateforme Spotify diffuse la deuxième saison de “Coming-out”, le podcast qui invite les personnalités LGBTQ+ à raconter le jour où elles ont annoncé leur homosexualité.

Un triste constat

 

 

Dans notre milieu juif conservateur des beaux quartiers de Paris, l’homosexualité, c’est simple, ça n’existe pas”, déclare froidement Elise Goldfarb. À sa droite, sa complice, Julia Layani, acquiesce de la tête, avant de rappeler un constat alarmant: le confinement a accentué la détresse des jeunes, encore contraints aujourd’hui à dissimuler leur homosexualité au sein de leur propre foyer. Pire, les associations sont en manque de dons, comme Le Refuge qui crie à l’aide face à un nombre croissant d’adolescents mis à la porte juste après leur coming-out… En 2019, les forces de police et de gendarmerie ont recensé 1870 victimes d'infractions à caractère homophobe ou transphobe, près de 500 de plus qu’en 2018, soit une augmentation de 36% du nombre de victimes d'actes anti-LGBT d’après un communiqué du ministère de l’Intérieur… Pourtant, l’histoire du podcast Coming-out, imaginé par les deux femmes il y a deux ans et diffusé depuis sur la plateforme Spotify, débute par une simple observation: en soirée et en société, les récits de coming-out fascinent les gens. 

 

 

On nous a dit : ‘Si je parle, je vais me faire casser la gueule…”

 

 

Après avoir lancé le médium féminin Fraiches sur les réseaux sociaux, Elise Goldfarb et Julia Layani se donnent pour mission de recueillir les confessions de personnalités LGBTQ+ influentes puis de vendre l’émission aux marques pour récolter de l’argent et soutenir les associations: “En France, une icône gay reste souvent caricaturale, soupire Élise Goldfarb. Nous voulons proposer d’autres modèles, créer des exemples grâce à des célébrités identifiables.” C’est ainsi que naît l’idée de leur podcast au casting “ultra inclusif” refusant le “snobisme des artistes hype”. Les deux femmes enregistrent alors plusieurs épisodes pendant une année, sans objectif ni deadline précis. On y retrouve notamment le chanteur Eddy de Pretto, la comédienne Marie Papillon ou le DJ Kiddy Smile, qui évoquent tour à tour leur parcours et les difficultés d’assumer sa sexualité au collège, au lycée, en famille, et même dans le show-business. “La production d’un podcast passe presque toujours par le sponsoring, explique Julia Layani. Mais la plupart des marques que nous avons démarchées nous ont répondu la même chose: ‘désolé, le sujet LGBT est trop sensible pour nous.’” Le duo ne s’avoue pas vaincu et redouble d’efforts, jusqu’à croiser la route du directeur général de Spotify lors d’un concert de la chanteuse Angèle. Depuis juin 2020, l’émission Coming-out est produite et diffusée par la plateforme suédoise. Elle a été écoutée dans 69 pays, se hissant en tête du classement de trois d’entre eux pendant 110 jours. Tous ses bénéfices sont reversés à l’association SOS homophobie.

Elise Goldfarb et Julia Layani photographiées par Julie Sebadelha.

Des confessions risquées

 

 

Succès retentissant. Les deux femmes reçoivent des milliers de messages de remerciement sur Instagram et une flopée de mails anonymes : “J’ai fondu en larmes en écoutant votre podcast. Je suis issu d’un milieu ultra conservateur, j’ai beaucoup de succès auprès des filles… mais je suis gay. Personne ne se doute de rien, il m’est impossible de faire mon coming-out”, lisent-elles sur l'un d'entre eux. Élise et Julia poursuivent donc sur leur lancée et enregistrent une nouvelle saison, mettant à profit les réseaux sociaux et leur carnet d’adresses bien rempli. Si cette deuxième salve prend forme bien plus rapidement que la première, de nombreux artistes refusent pourtant le projet : “On nous a dit : ‘Si je parle, je vais me faire casser la gueule,’ se souvient Elise Goldfarb. ‘Quand j’évoque ma sexualité, les journalistes ne me lâchent plus’. ‘Je suis réalisatrice, j’ai essayé toute ma vie d’avancer sans qu’on m’enferme dans une case, donc c’est trop risqué pour moi’. Ou même: ‘désolé mais je risque de perdre un rôle.’”

 

 

 

“À chaque geste d’affection, je détournais les yeux. Et un soir, j’ai pété un câble… J’ai dit que je ne passerai jamais Noël chez des pédés. J’ai dit des choses abominables, les pires injures qui puissent exister.

 

 

 

Disponible le 4 février sur Spotify, Coming-Out, réunit désormais les témoignages des chanteuses Pomme et Aloïse Sauvage, des autrices Fatima Daas et Caroline Fourest, du cinéaste Xavier Dolan, de Woodkid, de la mannequin Ines Rau, de la cheffe Céline Pham, du vidéaste Jeremstar ou encore du chanteur Benjamin Siksou, 33 ans, révélé par le télécrochet Nouvelle Star en 2007. Peu de gens étaient d'ailleurs au courant de l’homosexualité du musicien, longtemps présenté comme un playboy, le tombeur de ces dames. Il mettra d’ailleurs près d’une semaine avant de rendre sa décision aux deux productrices : “Benjamin a composé Chanson pour un Julien, un titre pour son compagnon, confie Julia Layani. Sa maison de disques a fait la grimace. À croire que Chanson pour une Julia aurait-été beaucoup mieux… Souvent, quand il évoque son homosexualité, les gens ne le croient pas. On l’a toujours contraint à rester l’homme qu’il n’est pas vraiment, et il en a beaucoup souffert. Quand on fait son coming-out, on perd immédiatement son statut de sex-symbol. Les femmes disent ’Merde !’ au lieu de dire ‘Bravo !’.” Comme le dira Woodkid lors de son propre entretien: “L’homophobie et la misogynie vont de pair.” Une femme lesbienne gagnera en virilité, atout sacré de la société patriarcale. L’homme gay, quant à lui, la perdra au profit d’attributs féminins fantasmés. Il sera alors destitué de ses privilèges…

Benjamin Siksou – “Tomber du Camion”

Jean-Jacques, 67 ans, rescapé de la Manif pour Tous

 

 

L’objectif de Coming-out est toujours le même: démanteler les visions stéréotypées de l’homosexualité. Le duo est donc allé encore plus loin en interrogeants des parents. Eux-aussi ont besoin d’exemples et de représentations. Parmi les intervenants anonymes, on retrouve un homme au parcours inattendu qui a accepté de répondre aux questions de Numéro. Jean-Jacques Brault fêtera bientôt ses 68 ans et a maintenant une petite renommée dans son village de 3000 habitants. Récemment, il a fait le tour des plateaux de télévision pour raconter son histoire, celle d’un homme opposé au mariage homosexuel qui “se promenait comme un reporter” entre les chars de la Manif pour Tous, cette “belle manif’” dans laquelle il n’avait “jamais vu autant d’homos”. Mais le père de famille insiste sur un point : “Je n’avais rien contre l’homosexualité. J’étais simplement opposé au mariage entre les couples du même sexe. Selon moi, le PACS était amplement suffisant, là, on touchait à quelque chose de sacré, quelque chose de tabou.” Aujourd’hui, il a abandonné ces idéaux et défend désormais bec et ongle la gestation pour autrui… Il s’avère que le propre fils de Jean-Jacques Brault vit depuis longtemps avec un homme, ils ont même eu un enfant ensemble grâce à une mère porteuse que Jean-Jacques surnomme la “donneuse de vie”.

 

Longtemps, le sexagénaire a renié l’homosexualité de son fils, épris d’un homme alors qu’il avait pourtant déjà vécu une idylle avec une femme. “J’ai eu beaucoup de mal à avouer que Samuel était le mari de mon fils, confesse-t-il. À chaque geste d’affection, je détournais les yeux. Et un soir, alors que je devais les rejoindre pour les fêtes de fin d’année, j’ai pété un câble… J’ai dit que je ne passerai jamais Noël chez des pédés. J’ai dit des choses abominables, les pires injures qui puissent exister.” Le matin suivant, Jean-Jacques Brault se réveille dans le gaz, comme un lendemain de cuite. Il prend immédiatement rendez-vous chez un psychologue. Si l’histoire de cette homme fascine tant, c’est qu’elle évoque l’homophobie ordinaire qui gangrène encore l’Hexagone. Il a donc accepté de partager son expérience dans l’émission d’Élise et Julia, dont le titre prend un tout autre sens dans sa bouche: “J’ai fait mon propre coming-out de parent d’enfant homosexuel. Je suis professeur et j’en ai même parlé devant toute une classe de lycéens. Avant, j’avais honte, j’avais peur, j’étais lâche. Pourtant il me suffisait de dire: ‘Mon fils est gay où est le problème ?’

 

 

“J’ai eu longtemps l’impression que les femmes lesbiennes maghrébines n’existaient pas. Qu’en banlieue, l’homosexualité était invisible.” 

Fatima Daas photographiée par Olivier Roller.

Un manque de représentation

 

 

Comment un tel podcast peut-il encore exister en France en 2021, et pourquoi le doit-il ? Dans ce pays de tradition judéo-chrétienne, la jeunesse LGBTQ+ se confronte encore à la vision d’une certaine droite conservatrice ou de parents qui ne partagent ni les mêmes codes ni le même langage, et se braquent à la moindre tentative de déconstruction des stéréotypes. D’ailleurs, le terme “coming-out” est-il obsolète ? L'annonce volontaire d'une orientation sexuelle ou d'une identité de genre reste-t-elle un paradoxe de la lutte contre l’homophobie ? “Personne ne souhaite créer d’événement d’annonce, soulève Elise Goldfarb. Une américaine m’a ri au nez en découvrant notre émission. À Los Angeles, le coming-out n’existe presque plus, le sujet est traité depuis des années et des podcasts qui portent ce nom il en existe des dizaines !

 

 

Justement, Fatima Daas évoque dans l’émission le coming-out qu’elle a été contrainte d’effectuer. Comme un passage obligatoire pour échapper à l’asphyxie. En 2020, l’autrice a fait une entrée fracassante dans le monde littéraire avec La petite dernière, premier roman (ed. Noir sur Blanc) dans lequel elle évoque notamment les tabous de l’amour à coups de monologues, tantôt féroces, tantôt fragiles. Cette Française d’origine algérienne, musulmane pratiquante a confié à Numéro s’être inquiétée à l’idée de devoir tout dire pendant l’émission : “Ce sont des témoignages bruts et intimes. Écrire un roman était une façon de me protéger, mais derrière le micro, je n’avais plus d’échappatoire, je devais parler directement de moi…” Pour elle, le podcast reste un outil indispensable, d’autant plus qu’il n’existe pas de modèle standard du coming-out : “En France, notre retard face à cette question est dû au silence. J’ai eu longtemps l’impression que les femmes lesbiennes maghrébines n’existaient pas. Qu’en banlieue, l’homosexualité était invisible. On parle pour couvrir la voix de ceux qui ont vraiment quelque chose à dire. On refuse de comprendre que certaines personnes ne demandent qu’à exister.

 

 

La France fait-elle vraiment face à une pénurie de modèles ?Christine and The Queens a ouvert la voie à une culture queer contemporaine qui n’est pas un projet étrange réservé aux arrières salles du Dépot à Paris mais un truc stylé qui pousse tout le monde à se revendiquer comme tel”, remarque Elise Goldfarb. Si David Bowie, George Michael, Ellen DeGeneres ou Frank Ocean sont parvenus à s’imposer en dépassant leur identité sexuelle aux États-Unis et Outre-Manche, peu de personnalités françaises peuvent en dire autant. Quoi qu’il en soit, Coming-out demeure l’une des rares émissions que ses productrices aimeraient voir disparaître…