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Boris Charmatz investit la rue avec son nouveau spectacle “Danse de nuit”

 

Dans le cadre du Festival d’Automne, le chorégraphe Boris Charmatz présente jusqu’au 23 octobre, dans plusieurs lieux parisiens, une pièce intense et novatrice qui investit l’espace urbain : “Danse de nuit”. Rencontre.

Boris Charmatz photographié par Ursula Kaufmann

 

 

Depuis les années 90, le chorégraphe Boris Charmatz déconstruit les codes du spectacle de danse pour redéfinir son essence même, en l’ouvrant au langage de la performance, ou en l’hybridant avec d’autres médiums artistiques. Sa transgression investit le mouvement lui-même, qu’il tisse de stases et d’inertie, mais aussi les structures de la représentation traditionnelle : dans héâtre-élévision, par exemple, le spectateur, inclus dans un assemblage de boîtes noires, est isolé, regardant seul un film sur un écran de télévision. Avec Danse de nuit, sa nouvelle pièce présentée ce mois dans la capitale, aux Beaux-Arts de Paris puis au musée du Louvre, Boris Charmatz questionne les normes et les interdits tacites qui frappent la circulation du corps dans les villes, tout comme la circulation de la parole et des émotions. 

 

Numéro : Aux côtés de personnalités telles que Jérôme Bel, vous avez participé à repenser la danse et ses institutions en France, dans les années 90. Quelle était l’urgence qui vous occupait alors ?

Boris Charmatz : Nous avions peut-être en commun le fait d’avoir devant les yeux de grandes formes spectaculaires qui ne nourrissaient pas suffisamment nos désirs politiques et esthétiques ? Nous n’avions pas de solution toute faite. Nous étions guidés par l’idée que la danse était une question, grande ouverte, sans définition préconçue. Au lieu d’essayer de fabriquer le succès de l’année, nous avons tous cherché à penser notre travail dans son contexte tout en ne sous-estimant pas le poids de l’histoire et des cadres économico-culturels…

Danse de nuit © Boris Brussey

 

Vous avez participé à ouvrir la danse à des pratiques plus conceptuelles et plus proches de la performance, et rebaptisé le Centre chorégraphique national de Rennes en “musée de la Danse”. Que gagne la danse à se rapprocher des arts plastiques ?

La fondation du musée de la Danse, à Rennes, était, justement, une urgence absolue. La critique des institutions a été très productive en art, notamment dans le champ de l’art contemporain, mais j’ai eu l’intuition qu’il fallait passer à une étape de “construction institutionnelle”, qu’on pouvait inventer le cadre général de son art pour qu’il soit plus libre : la danse n’est pas seulement une chose à faire (dans des cours) ou à voir (dans des spectacles). La danse se lit, se parle, s’échange, s’invente en dormant, se visite sur le Web… et dans un musée de la Danse, on croit visiter la danse, mais c’est elle qui nous visite et nous métamorphose ! Enfin, la danse ne se rapproche pas des arts plastiques, elle est un art contemporain ! Et dans un musée de la Danse, on peut modifier radicalement l’idée que l’on se fait d’un musée ET l’idée que l’on se fait de la danse.

 

Dans Danse de nuit, vous procédez à nouveau à un décalage, à un décentrement, en proposant un même spectacle dans des lieux différents. De quelle façon les différents contextes influent-ils sur la pièce et sur sa lecture ?

C’est une proposition à ciel ouvert. Nous danserons parfois sur des parkings, sur des places publiques ou dans des lieux insolites comme l’immense friche de Babcock à La Courneuve, ou, à Paris, au Louvre. Nous venons de danser à Athènes, sur une place un peu négligée : les spectateurs se mêlaient aux passants et aux habitués de la place. C’était parfait, mais, à Paris, notre danse aura une résonance toute particulière, ne serait-ce que parce que nous évoquons, au milieu d’un torrent précipité de mots, Charb et Reiser, Sade et le désir de la caricature…

 

Dans le texte de présentation de Danse de nuit, vous évoquez des formes de la culture urbaine : le tag, le battle. S’agit-il d’une citation, d’une hybridation ? 

Non, je crois simplement que cette danse est de nuit, sur bitume, faite pour la ville. Je crois qu’il s’agit d’une forme de danse extrême, urbaine. Mais on a essayé d’inventer une action faite de mouvements fugaces et de speechs sans fin, sans véritablement citer ce qu’on appelle “les danses urbaines”…

 

La danse est-elle un lieu de réflexion et d’action crucial aujourd’hui ?

Nous avons tous besoin d’inventer des formes variées d’assemblée : il y a des assemblées de parole et de protestation, mais j’ai aussi envie d’expérimenter des nouvelles formes d’assemblées chorégraphiques. La danse est un médium parfait pour l’espace public et ses peurs actuelles. Le mouvement traverse les corps, tous les corps, quasiment sans besoin d’interface. Elle expose des cultures, mais elle les traverse allègrement : on a tous besoin de retrouver de la perméabilité, non ?

 

Dans les années 70, le corps était posé comme un enjeu politique par les tenants de l’art corporel. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Si oui, la problématique a-t-elle changé ? 

La danse est un art corporel, mais bizarrement, pour moi, c’est un espace mental dans lequel la politique, le social, l’histoire et la culture se déplacent en permanence. C’est comme la sexualité : c’est corporel, ou totalement construit socialement ? Si on pose que le corps est cette chose qui bouge, qui échappe, alors oui, la danse pose des enjeux politiques contemporains. Mais pas forcément parce qu’elle met en avant le corps : parce qu’elle le déplace sans fin.

 

Danse de nuit de Boris Charmatz, les 12 et 13 octobre aux Beaux-Arts de Paris, et du 19 au 23 octobre au musée du Louvre, dans le cadre du Festival d’automne, www.festival-automne.com

 

Propos recueillis par Delphine Roche

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