En 1979, le chanteur David Bowie est à New York pour enregistrer l’album Scary Monsters (and Super Creeps). Jack Hofsiss, le metteur-en-scène de la pièce en vogue qui se joue à Broadway au même moment, lui propose de prendre le premier rôle. La pièce n’est autre que The Elephant Man, écrite par le dramaturge Bernard Pomerance et inspirée par les mémoires de Joseph Merrick (John Merrick dans la pièce), un homme défiguré par une maladie génétique, condamné à être pris pour un monstre. "Il {Jack Hofsiss} m’a demandé si je pouvais considérer prendre le rôle à la fin de l’année, se rappelle David Bowie dans une interview télévisée. J’étais sidéré ! On ne m’avait jamais demandé de faire quelque chose d’aussi — supposément — légitime. Et j’ai dit que j’adorerais le faire.” Quelques mois plus tard, David Bowie devient Elephant Man. 

 

Parfois, je pense que ma tête est si grosse parce qu’elle est pleine de rêves". C’est la voix de David Bowie qui entonne cette phrase, reconnaissable malgré le parlé haché qu’il adopte pour le rôle. Et c’est bien la seule chose que l’on devine de lui, car même si l’artiste n’est aucunement maquillé, il est — de façon presque effrayante — devenu Elephant Man. Sa gestuelle abrupte donne le tempo à la poésie de ses répliques, tandis que son regard errant se détache de la grimace figée qu’est devenu son visage. La performance est confondante, mais c’est pourtant l’icône glam qui se cache sous ce rôle dépouillé. 

 

Major Tom, Ziggy Stardust, Aladdin Sane, The Thin White Duke… C’est à une liste d’outsiders déjà bien étoffée que l’artiste aux mille visages ajoute un nouvel alter ego. Ce n’est donc pas un hasard si David Bowie rentre si bien dans la peau d’un “monstre”, d’autant que l’artiste avait été l’élève des célèbres Lindsay Kemp et Mime Marceau. Encore une fois, une métamorphose s'opère, et la première à Broadway arrive à point nommé pour celui qui enterre le personnage qui avait ému l'Amérique : "We know Major Tom’s a junkie", dit le refrain du single Ashes to Ashes sorti le 8 août 1980. Après plus de dix ans de réussite et une cure de désintoxication à Berlin, la rupture se veut brutale, et c’est un artiste en pleine introspection que l’on redécouvre sur scène, sans artifice.