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Entretien avec Apichatpong Weerasethakul, chaman de l'image

 

À travers ses très beaux films contemplatifs, le réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul explore la condition humaine. Entretien avec ce chaman de l’image, qui présente dans les salles "Cemetery of Splendour".

Depuis presque vingt ans, sept films et de nombreuses installations d’art contemporain, le réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul lave le regard des spectateurs contemporains au gré de son univers gracile, atmosphérique et sensuel. Après avoir reçu la Palme d’or à Cannes en 2010 pour Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures), le quadragénaire est revenu au Festival en 2015 dans la section Un certain regard, présentant l’essentiel et magnifique Cemetery of Splendour. Un film où les fantômes sourient aux vivants, où les princesses lèchent les blessures des éclopés, où la nuit envoûte… L’occasion d’évoquer avec lui les bases de son cinéma et son désir d’ailleurs

Numéro : Par leur structure et leur douceur, vos films sont des baumes pour nos yeux. Cemetery of Splendour se passe d’ailleurs dans un hôpital où une femme tient compagnie à des soldats victimes d’une étrange maladie du sommeil…

 

Apichatpong Weerasethakul : Dans mon cinéma, je cherche à trouver un remède à la confusion et à la folie. Mais je ne suis pas sûr d’avoir une solution à proposer. Il est difficile de faire la part des choses entre nos rêves et nos désirs, de comprendre ce qu’est la réalité. Souvent, nous avons vraiment envie de nous réveiller, mais nous en sommes incapables. C’est ce qui se passe dans Cemetery of Splendour, avec tous ces soldats endormis… Ils sont enfermés, comme nous sommes tous enfermés. Je ne pense pas qu’il faille se débarrasser de nos désirs, mais on peut se faire à l’idée que les combler s’avère très difficile… Le film parle aussi de cette déception. On espère des choses qui ne s’accomplissent pas. Le personnage principal, cette femme un peu âgée, essaie de lutter. Elle veut maintenir l’état de rêve dans lequel elle a été plongée par la fréquentation des dormeurs…

 

 

En quoi ce film est-il particulièrement personnel ?

 

D’abord, j’ai tourné dans ma ville. Ensuite, je parle de ma frustration liée au fait de vivre en Thaïlande aujourd’hui. Je voulais que ce film soit le dernier que je tourne dans mon pays. C’est pourquoi Cemetery of Splendour est important. On peut y ressentir de la colère, mais elle est d’abord dirigée vers moi-même. Je m’en veux un peu de la façon dont je vis mon existence d’artiste. Il y a beaucoup de choses dont on ne peut pas parler en Thaïlande. Pour l’instant, je me contente de mettre en scène une forme de suffocation, que l’on voit bien dans ce film. Je me sens si triste. Le climat politique affecte notre liberté d’expression et cela empire depuis que je me consacre au cinéma – une vingtaine d’années. L’armée a pris les commandes du pays depuis mai 2014 et nous vivons sous une dictature. Beaucoup de sujets nous sont interdits. Cela fait rire et cela rend fou.

Votre cinéma est politique, mais pas à la manière naturaliste que l’on trouve en Europe, chez les frères Dardenne par exemple.

 

La politique n’est pas forcément la revendication frontale. Ce film est joyeusement suffocant. Vivre en Thaïlande, c’est comme ça. Parfois je me sens si bien avec les gens, la vie est facile. Mais quand on pense à certaines choses… Avec Cemetery of Splendour, je viens de réaliser un film d’adieu expliquant qu’on ne peut pas contrôler la réalité. Dormir, comme les personnages de mon film, est une façon d’y échapper. Mais cela n’a rien de passif. Pour moi, la veille, le sommeil et les rêves sont autant d’états de conscience… La vie éveillée, la vie rêvée et le cinéma représentent trois mondes que je veux réunir. J’essaie d’ouvrir les yeux au maximum quand je tourne, comme le personnage principal dans le dernier plan de ce film : elle observe des enfants en train de jouer, les yeux écarquillés. Mais, a contrario, le sommeil m’intéresse depuis longtemps, en tant que motif cinématographique de l’évasion. Il y a un pouvoir du sommeil.

Pourquoi le sommeil vous intéresse-t-il ?

 

Dans l’installation Primitive Project présentée en 2009 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, j’abordais déjà l’idée de sommeil en lui donnant une dimension politique, en lien avec mon village natal, la présence de l’armée. Puis j’ai filmé mon petit ami en train de dormir… Et aussi, le sommeil a toujours, pour moi, un rapport avec le cinéma. Quand on rêve, on va au cinéma, d’une certaine manière… Selon les scientifiques, il existe quatre stades du sommeil, et ces quatre stades forment un cycle complet. J’ai appris que chaque cycle dure environ 90 minutes, soit la durée d’un film. Alors je me suis dit que la forme du cinéma venait des besoins biologiques liés au sommeil. Le cinéma est un dérivatif au rêve.  

Dans ces conditions, l’idée de narration se transforme forcément.

 

J’essaie de faire se rencontrer le fantasme et la réalité. Souvent, mon cinéma ne part pas vraiment d’une histoire, sauf ici – il y a vraiment eu des soldats atteints d’une maladie du sommeil dans un hôpital de campagne. Je prends le récit comme un élément parmi d’autres. Pour moi, les mots et les dialogues sont des bruits, à la même hauteur que les chants d’oiseaux, et il n’y a pas d’échelle entre les événements dans une narration. Cela vient de loin. J’ai grandi dans la clinique de mon père. J’ai été fasciné par les gens, leurs maladies si diverses, leur manière d’aller et venir… C’est ça, pour moi, raconter une histoire aujourd’hui : non pas aller d’un point A vers un point B, mais se faire le témoin d’allées et venues… C’est de cette manière que nous rêvons, d’ailleurs : on se raconte d’abord une histoire puis on se tourne vers d’autres personnages, qui surgissent… Dans les films hollywoodiens, les héros font des rêves incroyables, mais ce ne sont que des représentations. Nos rêves sont très normaux, à la base. Leur logique est plutôt symétrique… S’il y a des monstres dedans, c’est que nous sommes influencés par le cinéma !

 

 

On dit souvent que vos films sont hypnotiques. Est-ce un mot que vous revendiquez ?

 

Absolument, oui. Mais peut-être pas de la façon dont vous l’imaginez. Je fais le lien entre l’hypnose et la Thaïlande, un pays où la propagande est très importante. J’ai reçu une éducation particulière, on m’a fait croire des choses. En ce sens, j’ai été hypnotisé, notamment par rapport à l’histoire de mon pays. Donc, c’est quelque chose de négatif… Sauf que l’hypnose, vous avez raison, c’est aussi le cinéma. Peut-être que le cinéma nous venge des mauvaises hypnoses…

Si Cemetery of Splendour est le film d’un adieu à la Thaïlande, qu’allez-vous faire maintenant ? Partir ? Vous consacrer à votre travail de plasticien ?

 

Quand je développe un film, certaines idées dérivent et deviennent des installations. Mais l’art est un animal différent du cinéma. Avec le cinéma, les spectateurs sont passifs, alors que dans l’art, ceux-ci se promènent et sont attentifs pendant deux minutes, tout au plus… Pour l’instant, je me dirige davantage vers un film… Ces dernières années, j’ai pas mal voyagé au Pérou, au Brésil, au Mexique. Les Mayas, les Incas… tout cela m’a ramené vers mon enfance, quand je lisais sur le sujet. D’un certain point de vue, mon appétit pour le cinéma m’a été dicté par ces lectures qui m’ouvraient à un monde fantastique. Je vais séjourner au Yucatán et écrire un projet artistique qui me permettra de développer un film. Enfin, je l’espère.

 

 

Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul. Sortie le 2 septembre.

 

 

Propos recueillis par Olivier Joyard

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