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25 Septembre

Le théâtre de l’ère 2.0, de Virginia Woolf à Michel Houellebecq

 

Alors que le théâtre de l’Odéon accueille la brillante adaptation d’“Orlando” de Katie Mitchell jusqu’au 29 septembre, focus sur trois dramaturges qui bousculent les lois de la mise en scène en détournant les codes du cinéma.

 

 

Par Chloé Sarraméa

“Joueurs, Mao II, Les Noms” (2018) de Julien Gosselin © Simon Gosselin

 

1. Katie Mitchell et les débuts du théâtre sur grand écran

 

D’aucuns diront que le théâtre cherche à attirer l’attention sur un visage sans l’aide d’une caméra, la Britannique Katie Mitchell ne semble pas de cet avis. Instigatrice d’un tout nouveau genre théâtral, cette blonde à la froideur hitchcockienne est la première à diffuser des images animées dans les mises en scène contemporaines. Régnant sur le théâtre d’outre-Manche depuis la fin des années 90, elle fonde sa propre compagnie “Classics on a shoestring” et pose ses valises à la Royal Shakespeare Company où elle reprend des classiques grecs, anglais, nordiques et russes – qu'elle interprète en vidéo sur les planches.

“Orlando” (2019) de Katie Mitchell © Stephane Cummiskey

À l’aube du XXIe siècle, Katie Mitchell réinvente le théâtre en y injectant des doses de vidéos parfaitement calibrées : elles occupent la première place et s’étalent sur un grand écran surplombant le décor. Tantôt préenregistrée, tantôt filmée en direct sur scène, l'image reflète l’action en cours et fait oublier aux spectateurs qu’ils sont au théâtre. En brouillant les pistes, Katie Mitchell se détourne des codes des adaptations classiques : une troupe, un décors, un texte (revisité ou non). Ainsi, elle présente différentes pièces de répertoire, passant sans ciller de Beckett à Jean Genet.

 

Jusqu’au 29 septembre, la Britannique met en scène Orlando au théâtre de l’Odéon. Elle repense l’histoire de ce personnage emblématique de la littérature romanesque, fruit de l’imagination de Virginia Woolf, né homme et devenu femme par une belle journée de mai. Orlando se joue des frontières, à l'instar de Katie Mitchell qui floute la division entre théâtre et cinéma.

 

 

2. Julien Gosselin et les marathons théâtraux

 

Dans le sillage de Katie Mitchell, on retrouve Julien Gosselin, 32 ans et déjà huit mises en scène à son actif. Ce jeune dramaturge français, habitué lui aussi des planches de l'Odéon, se sert de la vidéo pour filmer directement ses personnages sur scène. Tout juste sorti de l’Ecole du Nord (à Lille), ce prodige du théâtre s’attèle à un monstre de la littérature : Michel Houllebecq. Avec son collectif “Si vous pouviez lécher mon coeur”, il adapte en 2013 un livre clivant et déjà culte depuis sa sortie (en 1998), Les Particules élémentaires. Pionnier de la vidéo perfomative (une oeuvre dans laquelle on intègre sa propre image filmée), Julien Gosselin est un genre de Bergman au penchant punk : crâne rasé, barbe de trois jours et oreilles percées.

“Joueurs, Mao II, Les Noms” (2018) de Julien Gosselin © Simon Gosselin

Sortes de marathons théâtraux, ses pièces Joueurs, Mao II et Les Noms, se sont enchaînées dans la cour du palais des Papes d'Avignon en 2018 pour une durée totale de dix heures de spectacle – ou plutôt de show, sans entracte ni coupure. Julien Gosselin filme ce qui se passe sur scène et projette les images en direct sur un écran, au-dessus de l’action elle-même. Tantôt ouvert et fermé, le plateau dévoile un cadreur à la caméra braquée sur les acteurs. Si le théâtre de Julien Gosselin est digne d’une super production Netflix, il ne coûte pas aussi cher : les comédiens passent parfois derrière la caméra, ce sont eux qui font et défont un décor mobile et il n’y a pas de postproduction. Les écrans, eux, sont aussi là pour cacher l’absence de scénographie et de sublimes décors si chers aux metteurs en scène d'un autre temps.

 

3. Milo Rau et la tragédie filmée

 

Parfois, les caméras sortent du théâtre et vont filmer ailleurs. Oreste à Mossoul, la toute dernière tragédie du Suisse Milo Rau – présentée au Festival d'automne cette année – est une adaptation contemporaine de l’Orestie d’Eschyle. Par le prisme de la vidéo, la pièce montre les villes irakiennes de Mossoul et Sinjar dont Milo Rau a filmé les ruines, avant les premières représentations du spectacle. S'appuyant sur les bases de la tragédie grecque, le spectacle revient sur l'horreur des conflits contemporains. Jouée aux Amandiers à Nanterre en septembre dernier, la pièce sera en tournée dans toute l'Europe jusqu'en décembre. 

"Oreste à Mossoul" (2019) de Milo Rau © Fred Debrock

À la fois différées ou en direct, trafiquées ou authentiques, ces vidéos ne sont qu’une façon d’explorer une nouvelle forme de théâtralité. Créer un spectacle dit “vivant”, c’est chercher, essayer et faire bouger les lignes. C’est tenter de se rapprocher du cinéma, mais aussi des séries, sans jamais défier les codes du théâtre : un plateau sur lequel l'instantanéité prévôt.

 

Orlando, de Virginia Woolf, mise en scène de Katie Mitchell, jusqu'au 29 septembre à l'Odéon-Théâtre de l'Europe.

 

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