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L'art congolais mis à l'honneur à la Fondation Cartier

 

À l'occasion de l'ouverture de l'exposition "Beauté Congo" ce samedi 11 juillet 2015, Numéro s'est entretenu avec André Magnin, son curateur.

Attirant de plus en plus de collectionneurs, l’art africain sera célébré à la Fondation Cartier à travers une vaste rétrospective qui mettra en scène les splendeurs du Congo. André Magnin, l’un de ses grands spécialistes en France, analyse pour Numéro les raisons de cet engouement. 

Kiripi Katembo, Tenir, série Un regard, 2011.Tirage Lambda, 60 x 90 cm. 

Steve Bandoma, Je suis jeune, série Cassius Clay, 2014. Technique mixte sur papier, 140 x 100 cm. Photo de Florian Kleinefenn

Numéro : En 2007, la Biennale de Venise remet un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière à Malick Sidibé ; en 2013, l’Angola reçoit le Lion d’or du meilleur pavillon national ; et cette année, la Biennale récompense El Anatsui avec un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière. L’Afrique serait elle un nouvel eldorado ?

 

André Magnin : Tout d’abord, ce qui m’intéresse n’est pas l’art africain mais l’art en général. L’Afrique est un continent où les spécificités et les diversités esthétiques varient d’un pays à l’autre. Jusqu’à il y a peu, seuls quelques marchands allaient dénicher des artistes en Afrique. Il n’y a guère de galeries sur le continent, parfois aucune ligne téléphonique ou pas d’accès à Internet ! Il faut des relais à travers le monde et sur le continent même. Heureusement, il y a de plus en plus de galeries, d’historiens de l’art et de doctorants qui écrivent leurs thèses sur l’art moderne et contemporain africain. De grandes fortunes vont construire des fondations privées, ce qui va radicalement changer la donne. C’est ce qui se passe déjà au Nigéria, au Maroc ou en Côte d’Ivoire. Je pense que le futur de la planète se trouve en Afrique, de par sa population, ses richesses et, bien entendu, de par la qualité de ses artistes.

Jean Depara, Sans Titre (Moziki), c.1955-1965, 55,5 x 38 cm. CAAC. The Pigozzi Collection, Genève. Photo de André Morin. 

Votre exposition Beauté Congo 1926-2015, Congo Kitoko, à la Fondation Cartier, met en lumière quatre périodes fondamentales dans le développement de l’art moderne et contemporain congolais. Quelles sont-elles ?

 

André Magnin : La première court de 1926 à 1941. En 1926, un Belge passionné d’art, Georges Thiry, part en mission au Congo dans le contexte de la colonisation. Il découvre les peintures de case, qu’il trouve merveilleuses, et s’inquiète de leur pérennité. Il donne alors à ces décorateurs du papier et de l’aquarelle pour reproduire leurs motifs. Les œuvres de Lubaki et de Djilatendo sont ensuite envoyées à Bruxelles. Lubaki y expose en 1929 au palais des Beaux-Arts et Djilatendo à la galerie Le Centaure, avec René Magritte, en 1931. La même année, Lubaki expose à Paris à la Galerie Charles-Auguste Girard, sous l’égide de la revue Jazz. L’exposition voyage ensuite au musée d’Ethnographie à Genève, qui lui commandera une douzaine d’œuvres exposées en 1941. Après cet épisode, Lubaki et Djilatendo sont définitivement oubliés. Une deuxième période née sous l’impulsion d’un marinier français, Pierre Romain-Desfossés, qui fonde Le Hangar à Lubumbashi en 1947. Il permet aux artistes d’avoir un lieu et du matériel, en leur offrant une pleine liberté créatrice pour que chacun puisse développer son propre style. Une quinzaine d’artistes passeront par Le Hangar – comme Pili Pili Mulongoy, Mwenze Kibwanga, Bela Sara, Ilunga ou Kayembe – jusqu’à la mort de Romain-Desfossés en 1954. Une troisième période prend vie autour de 1974 lorsque plusieurs jeunes artistes – comme Moké, Chéri Samba, Chéri Chérin, Shula ou Bodo – décident de s’exposer en installant leurs ateliers dans les rues passantes de Kinshasa. Ils peignent la vie quotidienne congolaise : scènes de ménage, corruption, problèmes politiques, problèmes de salubrité, etc. C’est l’école des “artistes populaires”, expression inventée par Chéri Samba. Bien qu’une Académie des beaux-arts ait été fondée à Kinshasa en 1951, elle prit vraiment de l’envergure et de l’indépendance à partir des années 70 et surtout 2000. C’est la dernière période mise en lumière dans mon exposition. Grâce à d’importants directeurs comme Bembika et Daniel Shongo Lohanga Dangi, cette académie devient un véritable lieu d’échanges, de rencontres et d’expérimentations : les artistes peuvent faire aussi bien de la peinture, des performances ou des installations. Plusieurs collectifs d’artistes se forment comme le Eza Possibles, initié par Pathy Tshindele, le Yebela ou Librisme Synergie.

 

Parmi les jeunes artistes présentés dans Beauté Congo, lequel représenterait un renouveau esthétique sur la scène congolaise ?

 

André Magnin : Kiripi Katembo Siku. Il n’y a pas de tout-à-l’égout à Kinshasa, donc, dès qu’il pleut, la ville est parsemée de flaques dans lesquelles tout se reflète. Kiripi photographie des scènes de rue dans ces flaques pour en faire de merveilleux paysages dédoublés.

 

Beauté Congo 1926-2015, Congo Kitoko. 
À la Fondation Cartier, du 11 juillet au 15 novembre 2015. 

 www.fondation.cartier.com

 

Propos recceuillis par Timothée Chaillou

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