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Take Me (I'm Yours) ou l'art à emporter à la Monnaie de Paris

 

Avec l’exposition “Take Me (I’m Yours)”, la Monnaie de Paris invite le spectateur à modifier, troquer ou même emporter les œuvres d’art des plus grands artistes internationaux. Rencontre avec son curateur star Hans Ulrich Obrist.

Des badges de Gilbert & George porteurs de messages politiques et ironiques (“Decriminalise sex”) distribués gratuitement, des bonbons de Felix Gonzalez-Torres ou un squelette en massepain de Daniel Spoerri à déguster, une performance de Roman Ondàk qui vous propose de donner un objet qui vous appartient et de récupérer celui laissé par le visiteur précédent, des montagnes d’habits réunis par Christian Boltanski à emporter chez soi, un arbre installé par Yoko Ono où le visiteur est invité à déposer un vœu, le chien de l’artiste Koo Jeong-A laissé libre dans les espaces d’exposition... C’est le joyeux bordel auquel invite Take Me (I’m Yours) à la Monnaie de Paris. Une révolution au musée orchestrée par la directrice des programmes culturels de l’institution, Chiara Parisi, l’artiste Christian Boltanski et l’incontournable Hans Ulrich Obrist qui a accepté de répondre à nos questions.

Christian Boltanski, Dispersion, 1991-2015. Photo: Marc Domage, 2015 

Numéro : Avec Take Me (I’m Yours), vous prenez le contre-pied des règlements de musée interdisant de toucher aux œuvres. Vous invitez les visiteurs à jouer avec elles, à les emporter chez eux... Comment est né ce projet ?

 

Hans Ulrich Obrist : Lorsque j’avais 16-17 ans, en 1985, mon lycée a organisé un voyage scolaire à Paris. J’en ai profité pour m’échapper et aller voir Annette Messager et Christian Boltanski à Malakoff. Christian m’a alors dit quelque chose qui a changé ma vie : “Une exposition doit inventer une nouvelle règle du jeu. Si elle n’invente pas une règle du jeu, on l’oublie.” Et dix ans plus tard, j’organisais pour la première fois Take Me (I’m Yours) à la Serpentine Gallery à Londres avec... Christian Boltanski. Nous avions une règle du jeu simple : inverser le règlement du musée et permettre à chacun de toucher, mais surtout d’emporter chez lui, tout ou partie d’une œuvre d’art. L’idée de la réactiver aujourd’hui à la Monnaie de Paris tient à ma manière habituelle de procéder. Chacune de mes expositions contient dans son ADN la possibilité d’être rejouée.

 

L’exposition actuelle à la Monnaie de Paris est-elle une simple réédition de celle de 1995 ?

 

Pas du tout ! Une exposition est un organisme vivant en perpétuelle évolution. Elle se crée au fil de son déroulement, par le jeu des dialogues avec les artistes, le hasard des rencontres... Il ne peut pas y avoir de plan préétabli. L’exposition de 2015, si elle inclut tous les artistes de celle de 1995, présentera quasiment à chaque fois de nouvelles œuvres. L’artiste allemand Wolfgang Tillmans avait fait imprimer l’une de ses photos dans un journal. Et des piles de ce journal étaient disponibles dans l’exposition. Aujourd’hui, ses photos sont en libre accès sur un ordinateur. Nous fournissons un CD sur lequel le spectateur peut graver les œuvres qu’il aura choisies. Surtout, nous avons invité toute une nouvelle génération d’artistes qui n’étaient pas visibles il y a vingt ans : Danh Vo, Amalia Ulman ou encore des artistes issus du projet 89+, tous nés en ou après 1989, et qui présentent des œuvres digitales. L’exposition a donc beaucoup évolué en apprenant d’aujourd’hui et de l’avenir. Mais elle a aussi muté en apprenant du passé. Lors du vernissage en 1995, un vieux monsieur s’est annoncé. J’ignorais totalement de qui il s’agissait avant qu’il ne se présente : “Bonjour, je suis Gustav Metzger, et j’ai fait ce que vous faites ici il y a des dizaines d’années.” Et c’est ainsi que j’ai rencontré l’incroyable Gustav Metzger, artiste et activiste essentiel du XXe siècle, qui évidemment a rejoint l’exposition de 2015. C’était une omission à l’époque. De même que l’absence de Daniel Spoerri ou de Yoko Ono, aujourd’hui présents dans l’exposition, qui travaillaient depuis longtemps sur l’idée d’instructions données pour emporter des œuvres, ou pour leur apporter quelque chose. Et puis nous avons aussi appris beaucoup de la “polyphonie des centres”, de la compréhension que l’Occident n’est pas le seul centre artistique, qu’il en existe aussi en Asie, en Amérique du Sud, etc.

 

 

L’exposition de 1995 était une manière de désacraliser le rapport à l’art. Est-ce la même ambition qui vous porte aujourd’hui ?

 

L’art a toujours besoin d’être désacralisé. Beaucoup de choses restent interdites dans les musées. Parce que, comme l’a très bien expliqué le philosophe Theodor W. Adorno, il demeure toujours un “seuil” entre le spectateur et l’œuvre, une séparation. Nous travaillons à la réduire. Mais l’exposition répond aussi à de nouveaux enjeux. Depuis 1995, le marché de l’art a pris une importance considérable. Or, nous proposons une exposition pour tous, qui laisse la place au don et au troc, loin des échanges marchands ! À cela s’ajoute encore le digital, et sa capacité à multiplier de manière exponentielle les échanges gratuits, à modifier nos manières de travailler ensemble, de nous socialiser, de créer des œuvres également.

 

 

Est-ce que l’exposition, au-delà de modifier notre rapport à l’art, a pour vocation de proposer un autre modèle de société ?

 

Elle a en tout cas pour objectif de créer d’autres types de rencontres, des “expériences transformatoires”. Pour le public, évidemment, qui est invité à s’essayer à d’autres types d’échanges. Mais aussi “transformatoire” pour les artistes, qui proposent des œuvres inhabituelles. Et enfin, pour la ville. Car toutes ces œuvres que les gens vont emporter se retrouveront chez eux, dans toute la ville. Dans quelques semaines, Take Me (I’m Yours) aura envahi Paris. Felix Gonzales-Torres, dont nous réactivons une œuvre dans l’exposition [une salle entière recouverte de bonbons de la couleur du ciel, que les visiteurs sont invités à goûter], avait très bien résumé cela en parlant de l’œuvre d’art comme d’un virus qui modifierait le corps social.

 

Take Me (I’m Yours), du 16 septembre au 8 novembre 2015 à la Monnaie de Paris, 11, quai de Conti, Paris VIe. www.monnaiedeparis.fr

 

Propos recueillis par Thibaut Wychowanok

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