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Numéro
07

Le grand retour de Balenciaga à la haute couture

Fashion Week

Mercredi 7 juillet 2021, la maison Balenciaga présentait sa première collection de haute couture depuis que son fondateur, Cristobal Balenciaga, fermait les portes de son studio de création, en 1968. C'est dans les anciens studios du couturier espagnol, situés au 10 avenue George V à Paris, que Demna Gvasalia, directeur artistique depuis 6 ans, a renoué avec la tradition et l'héritage de la maison.

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En 1968, quand Cristóbal Balenciaga ferme les portes de son studio de création situé au 10 avenue George V, bien que le prêt-à-porter n’en soit qu’à ses balbutiements, ce nouveau mode de consommation gagne rapidement en popularité auprès des clientes. Et le couturier espagnol, adepte de la haute couture, ne se sent plus en phase avec l’époque. Avec 49 collections parisiennes conçues entre 1937, date où il s’est installé à Paris, et cette année fatidique, Cristóbal Balenciaga, marquera pour toujours l’histoire de la mode et du costume. Considéré comme “le couturier des couturiers” par ses pairs - Coco Chanel, Madeleine Vionnet et Christian Dior inclus -, il continuera d’influencer et inspirer les générations suivantes. Ainsi Azzedine Alaïa achète les archives du couturier après la fermeture de son studio, tandis que Nicolas Ghesquière, directeur artistique qui relance la maison en 1997, perpétue sa quête de radicalité. D’autres créateurs à l’instar de Phoebe Philo chez Céline, Rei Kawakubo ou encore Proenza Schouler ont fait plusieurs fois référence à son travail au sein de leurs collections. Grâce à sa technique et sa rigueur incomparables, ainsi qu’à son sens remarquable de la coupe (il a commencé comme tailleur à l’âge de 12 ans), il compose des robes et manteaux aux lignes pures et aux volumes architecturaux. Encore aujourd’hui, les créations de Cristóbal Balenciaga n’ont rien perdu de leur grandeur et de leur majestuosité, comme si le temps et les modes n’avaient eu aucun effet sur elles.

 

Cinquante-trois ans plus tard, ce mercredi 7 juillet 2021, Demna Gvasalia, directeur artistique de la maison depuis 2015, renouait avec la tradition haute couture chère au fondateur de la maison, allant même, par mimétisme, jusqu’à défiler en silence, au sein de la mythique adresse de l’avenue George V. C’est dans l’ambiance calfeutré des salons de couture, entièrement restaurés, et empreints de ce charme suranné propre à l’époque, que vont se succéder les 63 silhouettes homme et femme qui composent cette collection, repoussée d’un an à cause de la pandémie. Un décor à mille lieux de l'univers de celui qui s’est imposé avec le subversif label Vêtements, a relooké les boutiques Balenciaga façon usines de confection ou a présenté sa collection fall 2020 via un jeu vidéo, mais pas non plus surprenant. Non seulement, Demna Gvasalia aime être là où ne l’attend pas mais il a plusieurs fois témoigné son appétence pour des scénographies en adéquation avec ses collections. En mémoire, les silhouettes Vêtements printemps-été 2017 composées de plusieurs collaborations avec d’autres labels et présentées dans les Galeries Lafayette ou son défilé Balenciaga homme printemps-été 2018 au Bois de Boulogne avec ces pères accompagnés de leurs enfants. 

 

Bien que durant ces six années chez Balenciaga, le créateur géorgien a largement prouvé son talent et sa légitimité, ses détracteurs aiment limiter son succès à la vente de ses imposantes baskets Triple S et de ses cabas multicolore Bazar, plutôt qu’à son aptitude à faire perdurer l’héritage avant-gardiste de son fondateur. Autres temps, autres mœurs, et en 2021, le succès des maisons de luxe s’évalue davantage à leur capacité à vendre des sacs à mains et souliers plutôt qu’à une activité consacrée au sur-mesure, désuète et exclusive. Aujourd’hui bien que Demna Gvasalia n’a plus à prouver son influence, il va donner une véritable leçon de mode et de couture, à contre-courant du tout-digital qui a émergé ces derniers mois. Personnalité peu loquace, il va jusqu'à confier au Monde dans une rare interview, sa vision sur son rôle de créateur et sur comment envisager une autre façon de consommer la mode. “Un couturier ne réfléchit pas en termes de prix d’entrée. Tout ce qui l’occupe est de faire un vêtement unique, pour une personne unique. Un vêtement écologique et moderne par essence puisqu’on ne produit pas ce qu’on ne vend pas. C’est à cause de l’émergence du prêt-à-porter que monsieur Balenciaga a fermé sa maison de couture. Moi, c’est grâce à lui que je peux la relancer. Je vois la couture comme le seul moyen aujourd’hui de sauver cette industrie. ” explique-t-il au Monde. 

 

 

Pour en revenir à cette première collection haute couture, qui s’annonce déjà iconique tant elle bouleverse les codes du genre, Demna Gvasalia montre qu’il connaît et respecte l’héritage de Cristóbal Balenciaga, mais également qu’il en a saisi les concepts. Afin de mieux saisir la justesse de son propos, il est important de rappeler que la haute couture, terrain de rencontre entre l’artisanat et l’innovation, obéit à des règles techniques et non pas esthétiques. Mélangeant sans complexe son esthétique personnel infusée de références streetwear à des pièces directement inspirées des archives de la maison, Demna Gvasalia dessine les contours d’un nouveau luxe. On retrouve des jeans en denim japonais, tissé sur des métiers anciens, aux coupes et délavés parfaits; des survêtements et sweat-shirts à capuches façon tailoring doublés de cachemire; des costumes androgynes en laine noire, fabriqués en collaboration avec Huntsman, tailleur favori de Cristobal Balenciaga. Si des matières animales sont imitées par le biais de techniques artisanales couplées à des programmes informatiques, des tenues de soirée brodées à la main, doivent leur silhouette à des soies rigidifiées par des fils métalliques, des coutures minimales stratégiquement placées, ou encore des rembourrages façonnés à la main. Naturellement les coupes épurées et volumineuses évoquent le travail du couturier espagnol mais également les chapeaux signés Philip Tracey, alors que les petits cartons numérotés rappellent les premiers défilés de haute couture. Enfin, ce show se clôture sur une série de manteaux spectaculaires aux couleurs chatoyantes, alternées de silhouettes noires d’une élégance folle, sans oublier la robe de mariée, véritable condensé de pureté et de sobriété, qui clôture avec panache une collection remarquable.