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18 De São Paulo à Bruxelles, la galerie Mendes Wood DM rebat les cartes de l'art contemporain

De São Paulo à Bruxelles, la galerie Mendes Wood DM rebat les cartes de l'art contemporain

Numéro art

En dix ans, la galerie Mendes Wood DM a bouleversé les codes du milieu de l’art brésilien, travaillant à la reconnaissance internationale d’artistes jusqu’ici outsiders comme Paulo Nazareth ou Sonia Gomes. Ses trois fondateurs partagent leur vision éthique du métier de galeriste, engagé politiquement et socialement.

Solange Pessoa, “Untitled” (2015). Roche Stéatite. Dimensions variables. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.
Solange Pessoa, “Untitled” (2015). Roche Stéatite. Dimensions variables. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.
Solange Pessoa, “Untitled” (2015). Roche Stéatite. Dimensions variables. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.

Numéro art : Quelles valeurs et quelle vision du métier de galeriste défendiez-vous à l’ouverture de votre premier espace il y a dix ans?
Felipe Dmab : Nous avons ouvert la galerie en 2010 parce que trop d’artistes brésiliens fantastiques n’étaient pas représentés. Des artistes comme Paulo Nazareth ou Lucas Arruda, qui travaillent sur des questions extrêmement politiques mais d’une manière très conceptuelle. Au Brésil, ces artistes faisaient peur. Ils jouissent aujourd’hui d’une reconnaissance internationale. Sonia Gomes était dans la même position. Cinq ans plus tard, elle était la première artiste noire brésilienne exposée à la Biennale de Venise. Et nous avions aussi compris que Sao Paulo avait le potentiel pour créer un dialogue avec le monde entier, ce qui n’était pas encore le cas à l’époque. Nous voulions montrer ces artistes brésiliens rejetés par le système et issus de tout le Brésil, dans le reste du pays et à l’étranger également. Et nous voulions que des artistes étrangers puissent découvrir notre pays. Nous avons d’ailleurs initié un programme de résidences bien avant d’ouvrir la galerie. Nous avons accueilli des artistes venus d’Asie, d’Islande ou de France comme Neïl Beloufa.
 

Matthew Wood : Nous sommes des storytellers. C’est notre mission sociale. Être galeriste consiste à mettre plus haut que tout les relations avec les artistes, leurs visions... et à porter ce message au monde entier. C’est une mission évangélique, au sens originel du terme. Parfois l’art vous dérange. Vous n’aimez pas le message. Et c’est ce qui en fait quelque chose d’intéressant. Vous devez malgré tout propager le message car c’est justement parce que ce message vous dérange que cet art est puissant et pertinent.
 

Pedro Mendes : Le rôle d’un artiste est de transformer notre manière de voir le monde, et le rôle du galeriste est d’être en permanence en train de traduire cette idée et de lui offrir la plus grande visibilité.
 

FD : Le rôle de l’art est de nous transporter dans d’autres dimensions, hors de nous-même, et de nous aider à comprendre et à dévoiler le monde qui nous entoure. Cela change la personne que l’on est et notre manière de nous comporter. L’art peut aussi parfois ouvrir de nouvelles portes en nous-même. Les artistes sont là pour nous permettre d’accéder à des choses que nous n’arrivions pas à atteindre ou à distinguer en nous. C’est là toute la magie de l’expérience artistique.

Lucas Arruda, “Untitled (From the deserto-modelo series)” (2017). Huile sur toile. 24,3 x 30 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York. Lucas Arruda, “Untitled (From the deserto-modelo series)” (2017). Huile sur toile. 24,3 x 30 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.
Lucas Arruda, “Untitled (From the deserto-modelo series)” (2017). Huile sur toile. 24,3 x 30 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.

Quels sont les artistes dont vous êtes particulièrement proches au sein de la galerie?
MW :
Le premier qui me vient à l’esprit est évidemment Paulo Nazareth. Je l’ai rencontré bien avant que nous ouvrions notre premier espace. Nous l’avions même invité dans l’une des résidences que nous organisions alors, en 2007. Paulo est unique en son genre. Il n’y a pas une once de sa vie qui n’est pas touchée par son art. À l’époque, il m’avait expliqué qu’il avait un projet en tête : il voulait faire des promesses simples qu’il s’engagerait à respecter. Comme un code de conduite. La première d’entre elles consistait à ne jamais porter de chaussures, seulement des tongs. Il s’agissait d’une expression sociale forte puisque les personnes les plus pauvres en Amérique du Sud ne portent pas de chaussures, mais des tongs. Lui-même a grandi dans ce contexte. Il refusait aussi que ses pieds soient recouverts. Il trouvait cela terrifiant. Il voulait que ses pieds restent au contact de la terre. Mais cela n’a rien d’évident de porter des tongs quand, comme lui, vous parcourez le monde.

 

 

“Le rôle d’un artiste est de transformer notre manière de voir le monde, et le rôle du galeriste est d’être en permanence en train de traduire cette idée et de lui offrir la plus grande visibilité.” - Pedro Mendes


 

Je crois qu’à ce jour, il a voyagé dans plus de cinquante-cinq pays. Et puis je l’ai invité à participer à une résidence à New York. Son travail parlait déjà de l’idée de diaspora et de l’identité noire, et je pensais que les réflexions sur l’identité africaine-américaine qui se développaient à cette époque aux États-Unis pouvaient l’intéresser. Mais Paulo m’a déclaré qu’il ne prendrait pas l’avion pour s’y rendre. Ni le bus. “Je marche, c’est tout. C’est mon truc.” Et il fit une autre promesse : celle de ne plus se laver les pieds. Parce qu’ainsi il allait ramasser toute la saleté et la terre de tous les pays qu’il traverserait. Ses pieds deviendraient des toiles, des sortes de peintures conceptuelles réunissant tous les pays du monde. Il faisait aussi référence aux Homo sapiens quittant l’Afrique, et au fait que nous descendons tous des Homo sapiens. Et que nous sommes donc tous d’origine africaine, et tous frères et sœurs.

Paulo Nazareth, “CA_c'que vous voulez?” (2013). Impression photo sur papier coton.  75 x 100 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York. Paulo Nazareth, “CA_c'que vous voulez?” (2013). Impression photo sur papier coton.  75 x 100 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.
Paulo Nazareth, “CA_c'que vous voulez?” (2013). Impression photo sur papier coton. 75 x 100 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.

Et comment s’est passé son voyage du Brésil jusqu’à New York ?

MW : Au départ, Paulo m’a juste dit que ça s’était bien passé. J’ai insisté, un peu surpris. Pour rigoler je lui ai demandé s’il n’avait pas été kidnappé. “Oh oui, bien sûr, j’ai été kidnappé”, m’a-t-il répondu. “Mais je n’ai pas eu peur parce que j’avais la tête recouverte et que je ne voyais pas leurs armes. Ensuite ils m’ont interrogé. Ils voulaient savoir si j’étais un espion ou un trafiquant. Je leur ai dit que j’étais un artiste conceptuel, mais ils n’ont pas compris. Alors je leur ai montré quelques dessins que j’avais réalisés. Ils les ont trouvés horribles! Et ils m’ont relâché, mais ils ont gardé les 40 dollars que j’avais en poche. J’étais au milieu de nulle part et j’avais besoin d’argent pour reprendre ma route. Alors ils m’ont rendu 20 dollars.” Voilà le genre de personne qu’est Paulo Nazareth.

 

 

“En 2010, nous avons été la première galerie à représenter un artiste noir au Brésil.” - Pedro Mendes

Paulo Nazareth, “Untitled” (2011-2012), de la série “Notícias de América“. Impression photo sur papier coton. 30 x 40 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York. Paulo Nazareth, “Untitled” (2011-2012), de la série “Notícias de América“. Impression photo sur papier coton. 30 x 40 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.
Paulo Nazareth, “Untitled” (2011-2012), de la série “Notícias de América“. Impression photo sur papier coton. 30 x 40 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.

Votre galerie a véritablement rebattu les cartes de l’art contemporain au Brésil. Quel était le contexte de l’époque ?
MW :
Le Brésil était très marqué par le mouvement néo-concret. Ce qui était sans doute lié à la dictature. Il est plus facile de faire avec la censure quand vous êtes un peintre abstrait ou lorsque vous posez des gros cubes sur des petits cubes. Les censeurs ne comprennent pas que vous parlez de structures sociales et d’oppression. Il y avait aussi une véritable prohibition de la peinture. “La peinture est morte”, voilà le genre de choses qu’on entendait. Mais la peinture n’est jamais morte. Et l’un des premiers artistes à intégrer la galerie fut d’ailleurs un peintre, Lucas Arruda. Mais Lucas ne réalisait pas des peintures conceptuelles, au sens de l’abstraction géométrique, par exemple. Son art porte un message existentiel. Les mondes qu’il peint sont des mondes philosophiques. À l’époque, Lucas était un outsider. De même pour Sonia Gomes.


PM : Sonia et Paulo ne faisaient pas partie de l’establishment. Ils n’avaient pas suivi le parcours universitaire classique, et ne partageaient pas les références conceptuelles habituellement admises au Brésil. En 2010, nous avons été la première galerie à représenter un artiste noir au Brésil. Paulo était un don Quichotte se battant contre des moulins à vent ! Sonia et moi avons une histoire particulière. C’était une amie de ma sœur. Je l’avais même invitée à me rejoindre à Paris lorsque j’y étudiais. Sonia travaillait déjà les textiles, les transformant en véritables œuvres d’art. Un jour, au Café du Louvre, une femme très influente dans l’art a remarqué un vêtement qu’elle portait et elle lui a demandé où elle pouvait l’acheter. Sonia lui a dit que c’était une de ses créations. Ensuite elle a rapidement calculé combien d’argent il lui faudrait pour rester à Paris, et elle a ajouté : “Mais je peux vous le céder pour 300 euros.

 

MW : Les œuvres que Sonia réalise avec des vêtements et des textiles ont quelque chose d’électrique. Quand on la voit travailler, elle les fait véritablement danser ! Ses sculptures sont toujours créées à partir de torsions et de morceaux de fil. Cela paraît simple, mais pour aboutir à la forme qu’elle veut leur donner, le processus est très complexe.

Sonia Gomes, “Magia” (2014). Points de couture, amarres et différents textiles. 240 x 215 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.
Sonia Gomes, “Magia” (2014). Points de couture, amarres et différents textiles. 240 x 215 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.
Sonia Gomes, “Magia” (2014). Points de couture, amarres et différents textiles. 240 x 215 cm. Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels and New York.

“L’art, lorsqu’il est bon, crée des frictions. Et du tumulte.” - Pedro Mendes

 

 

Y a-t-il un projet qui vous a rendu particulièrement fier ces dix dernières années?
PM :
Le fait que Paulo Nazareth soit à la Biennale de Venise et qu’il y invite des chefs de tribus indigènes qui ne savaient pas à utiliser des toilettes ou tenir des couverts dans un restaurant. Nous étions dans une ville qui symbolise le pinacle de la civilisation, de la beauté, de l’esprit de la Renaissance et de l’Occident, et ils étaient là pour nous apporter un autre point de vue et nous rappeler que leur monde, notre monde, est en train de disparaître. Le projet était une manière de protester contre la vision exotique que l’Occident peut avoir de ces populations, et qu’il contribue à leur disparition. Il n’était question que de friction. Je crois que l’art, lorsqu’il est bon, crée des frictions. Et du tumulte.

Vojtech Kovarik, “Helios” (2020). Acrylique sur toile. 200 x 200 cm Vojtech Kovarik, “Helios” (2020). Acrylique sur toile. 200 x 200 cm
Vojtech Kovarik, “Helios” (2020). Acrylique sur toile. 200 x 200 cm

J’aimerais que l’on s’arrête un instant sur le travail de Solange Pessoa. Ses sculptures presque primitives et ses installations ont quelque chose d’essentiel.
MW :
Oui, “essentiel” est un terme qui lui va bien. Les matériaux qu’elle utilise sont essentiels : les plumes, les os, le sang, les cheveux. Nous avons insisté sur le fait que nous nous intéressions à la peinture, comme une fenêtre directe sur la poésie, et sur l’engagement de nos artistes qui parlent autant de la diaspora que de l’identité noire au Brésil. Dans le cas de Sonia Gomes, il s’agit plus de son identité personnelle. Et dans celui de Paulo Nazareth, d’une expérience humaine et du fait d’être noir d’un point de vue métaphysique et conceptuel. Les œuvres de Solange forment des itérations primitives de ce que pourraient être les choses. Je trouve son travail très proche de celui de Louise Bourgeois. Vous savez, dans sa manière de créer un espace spirituel dans lequel vous ne pouvez pas vous empêcher d’avoir une vision. Je me sens aussi attiré par son travail sur la céramique et la manière dont il nous parle de la nature. La nature était un sujet qui ennuyait les gens. Et c’est encore trop souvent le cas. Comme si la nature ne pouvait être un sujet radical. Pourtant, il y a une grande radicalité dans sa façon de nous faire ressentir la nature sauvage. Ses récipients en argile ont l’air d’être d’un autre temps. Le XXe siècle a été marqué par l’idée que l’art se devait d’être urbain. On pense à des villes comme Paris ou Londres, ou à des quartiers comme SoHo, aux dadaïstes, qui se retrouvaient dans des bars, ou à la Factory d’Andy Warhol... Alors qu’au XIXe siècle, l’art se faisait en plein air. Je pense à l’école de Barbizon, par exemple. Il est important que les gens prennent conscience que l’art peut être urbain, mais aussi naturel. D’autant que les villes peuvent rendre les artistes totalement névrosés.
 



La galerie Mendes Wood DM est basée à São Paulo, Bruxelles et New York.