Pour ceux qui seraient nés hier ou qui auraient vécu ces dernières années dans une grotte, rappelons qui est Mamadou Sakho. Aujourd’hui joueur de Crystal Palace en Premier League, le défenseur a marqué les esprits en s’illustrant au PSG sous l’ère de Paul Le Guen puis celle d’Antoine Kombouaré, et également avec les Bleus, depuis 2010. Son fort coefficient de sympathie, le joueur français le doit à son comportement sur le terrain, mais aussi en dehors : intelligent, positif, empathique et droit, Mamadou Sakho emploie le peu de temps libre que lui laisse son métier de footballeur à aider les plus démunis par le biais de l’association AMSAK qu’il a créée avec sa femme Majda. Aujourd’hui, il inaugure un nouveau volet de son action avec cette vente aux enchères qui révèle en filigrane sa personnalité ouverte aux autres, avide de toujours apprendre et curieuse des milieux créatifs. Bref, Mamadou Sakho est un homme tous terrains, qui nous a reçus à Londres pour nous en dire plus sur cette initiative caritative si chère à son cœur.

 

Numero: Comment est née l’association AMSAK, et quelle est sa vocation ?

Mamadou Sakho : Ma femme et moi avons créé cette association il y a bientôt 8 ans. On mène des actions en France, en Angleterre, en Afrique, pour venir en aide aux enfants en difficulté. Nous tenons à être présents sur place, c’est important. Cet été, nous sommes allés en Côte d’Ivoire, au Libéria, en Guinée, au Mali… visiter des hôpitaux, des orphelinats, des écoles. L’association est alimentée par nos fonds personnels, et nous tenons à contrôler nous-mêmes toutes les étapes, les achats de nourriture, le passage des douanes, jusqu’à la répartition des cartons pour les différents pays et organismes. Aujourd’hui, nous avons besoin de lever des fonds supplémentaires pour avoir une plus grande puissance de frappe, et pour construire un orphelinat au Sénégal. C’est de là qu’est né le fonds de dotation AMSAK Donation, et notre association avec Vestiaire Collective pour cette opération de vente aux enchères, qui est un accélérateur de visibilité.

 

En France, l’opinion publique n’est pas tendre avec les footballeurs, et considère qu’ils doivent être exemplaires. Avez-vous eu ce sentiment ? 

C’est vrai que les sportifs sont très exposés, car beaucoup de jeunes rêvent de devenir footballeurs professionnels. Mais pour ma part, mes valeurs et ma façon d’agir viennent de l’éducation que j’ai reçue. Je ne me pose même pas cette question d’exemplarité. J’ai eu une enfance assez précaire, et aujourd’hui j’ai envie de redonner. J’ai créé mon association très jeune, à mes débuts. Certaines personnes verraient comme un sacrifice le fait de prendre dix jours sur ses vacances pour aller auprès de ces jeunes, discuter avec eux, leur apporter un soutien matériel ou moral, et leur faire passer des messages d’espoir, car comme on dit l’espoir fait vivre. Ma femme et moi ne faisons pas ça pour notre image, pour qu’on dise que nous sommes “des gens bien”. Je ne suis pas un donneur de leçons. Si mon histoire et mon parcours peuvent inspirer quelques personnes, tant mieux. Si on peut changer quelques vies en agissant à la mesure de nos moyens, tant mieux.

 

 

“La voiture de mes rêves, je l’ai eue à 18 ans. Certains en veulent toujours plus, ce n’est pas mon cas.”

 

 

Connaissez-vous personnellement les participants qui ont donné une pièce pour cette vente aux enchères? J’ai cru comprendre que vous êtes proche de Michèle Lamy [épouse de Rick Owens], entre autres.

Nous avons le même prof de boxe, et Majda et moi suivons les événements qu’elle organise. On a vu des défilés de Rick Owens à Paris, on a souvent dîné avec elle, elle est devenue une amie proche.

 

Il y a pourtant beaucoup de snobisme dans la mode envers les footballeurs, est-ce quelque chose que vous avez ressenti ? 

Je ne l’ai jamais ressenti personnellement parce que ma femme est assez proche de ce milieu. Chaque fois que j’ai pu me libérer pour assister avec elle à un événement, on a été très bien accueillis chez Dior, chez Chanel, partout. Nous avions notamment été invités à un bal Dior par Sydney Toledano, avant son départ.

 

 

“J’ai déjà 50 paires de chaussures, à quoi cela me servirait-il d’en avoir 100 ?”

 

 

Vous aimez la mode ? 

J’aime bien regarder, mais je suis assez pris par le foot, les entraînements, les voyages, mes activités caritatives, mes enfants, les frères et sœurs, les amis. Mais la mode, depuis que ma femme a créé sa marque de cachemire, j’y suis attentif.

 

Avez-vous une idée de ce que vous voudriez faire après votre carrière de footballeur ? 

Quand on me pose cette question, ma réponse est très simple. Depuis mon plus jeune âge j’ai baigné dans le monde du foot qui était une passion et qui est devenu un métier. Donc forcément, la chose que je maîtrise le mieux au monde aujourd’hui, c’est le football. Mais… j’ai un petit goût amer quand j’aborde ce sujet… je n’ai pas eu la chance de faire des études très longtemps. J’ai commencé ma carrière professionnelle à l’âge de 16 ans donc il a fallu que je fasse un choix, l’exigence étant assez haute. Donc reprendre mes études, j’y songe. Je suis quelqu’un qui a une certaine ouverture d’esprit et j’aime bien maîtriser tout ce que je fais, donc j’envie un peu ceux qui ont fait de longues études.

 

Vous réunissez dans cette vente des personnalités de champs très divers, et démontrez une ouverture à des domaines très différents.

Cela me tenait à cœur de rassembler des personnes issues de domaines très différents. Le sport, forcément, la mode grâce à ma femme, mais aussi le chef Thierry Marx, les Twins danseurs de Beyoncé. Cela fait 8 ans que Majda et moi menons notre action tous seuls. Avec AMSAK donation, on ouvre la porte à des gens, et de voir toutes ces réponses positives, c’est génial. Avant son décès, même Johnny était partant – mes condoléances à toute sa famille. Ca fait vraiment plaisir de voir toutes ces personnalités adhérer à cette cause.

 

Dans le milieu du foot, les agents sont conservateurs, ils ne veulent pas que les footballeurs s’engagent dans des activités en parallèle de leur carrière. Avez-vous eu des soucis à ce niveau ?

Non, pas du tout. Mon agent travaille avec moi depuis longtemps, et il partage mes valeurs. Il est comme un grand frère pour moi aujourd’hui, il me suit depuis mes 11 ans. Il sait que je sais faire la part des choses, le boulot c’est le boulot, je suis quelqu’un qui me consacre à 100% à tout ce que je fais. J’étais au travail ce matin, maintenant nous sommes chez moi en famille. Chaque chose en son temps.

 

Vivre à Londres, ça vous plaît ?

Oui bien sûr, c’est surtout une chance pour mes enfants. À leur âge, je n’avais pas cette opportunité. Ils parlent anglais couramment, ils commencent à apprendre l’espagnol, ma femme est marocaine donc ils parlent quelques mots d’arabe, moi je suis d’origine sénégalaise, ils parlent un peu sénégalais… C’est une chance qu’on peut leur apporter. 

 

Vous êtes revenu en équipe de France, c’est toujours un plaisir de porter le maillot des Bleus ? 

Je ne veux pas parler de football, je suis désolé (rire).

 

OK… à Londres, vous faites du shopping ?

J’apprends, j’écoute quand je suis dans le milieu de la mode. Mais je ne suis pas favorable à la course à la consommation. Je suis assez rationnel. Je me fais plaisir, j’ai bossé dur pour arriver où je suis aujourd’hui, mais je sais que je peux acheter une incroyable quantité de sacs de riz pour le prix d’un vêtement de luxe. J’ai déjà 50 paires de chaussures, à quoi ça me servirait d’en avoir 100 ? Je me dis que ça ne me sert à rien. Je pourrais le faire mais ça ne m’attire pas. Tout le monde a des complexes, quand on est petit on veut être grand, etc… Une fois que j’ai tué mes complexes, je passe à autre chose. Je voulais la voiture de mes rêves, je l’ai eue à 18 ans. La plus belle des montres, je la porte. Certains en veulent toujours plus, ce n’est pas mon cas. Je n’oublie pas d’où je viens, je reste assez terre-à-terre. Je sais ce que c’est d’avoir faim, d’avoir froid, je l’ai vécu. Un euro, c’est un euro. Dans l’éducation de mes enfants, c’est important qu’ils soient en contact avec la réalité. On a fait une action récemment à l’hôpital Bichat, nous travaillons avec eux depuis quelques années déjà, avec des mamans qui vivent dans des situations précaires, des femmes migrantes qui accouchent en France sans avoir les moyens de payer quoi que ce soit pour leur enfant, des produits de première nécessité. On essaie de leur apporter notre soutien au niveau matériel et moral. J’aime emmener mes enfants pour qu’ils voient tout ça et qu’ils ne soient pas déconnectés, qu’ils réalisent la chance qu’ils ont.