12 Février

Comment la Roumanie est devenue cool ?

 

La Roumanie ne se cantonne pas à l'hostile Transylvanie du comte Dracula et ses hautes montagnes enfouies dans le brouillard. L’institut français le prouve une nouvelle fois avec la saison culturelle France-Roumanie qui met en lumière quelques joyaux de la culture roumaine jusqu’au 14 juillet prochain.

Par Laura Catz

Rhadoo, Raresh et Petre Inspirescu du label Arpiar

La rominimal, la techno qui a conquis le monde

 

Depuis plus de dix ans, le son de la scène underground roumaine se répand comme une trainée de poudre dans les clubs les plus pointus et les warehouse party les plus folles d’Europe. L’une des dernières en date, celle du collectif Pisica (“chat” en roumain), dans un entrepôt de la banlieue ouest de Paris. La promesse ? Onze heures de house minimale, notamment roumaine. À la fois légère et mentale, cette musique inspirée des premiers morceaux tech-house des années 90 et de la scène minimale allemande se concentre avant tout sur le rythme et la répétition bien plus que sur la progression voire la montée en puissance de la mélodie.

 

À l’origine de ce mouvement, le trio d’amis Raresh, Rhadoo et Petre Inspirescu, qui, en 2007, fondent le label Arpiar – orthographié [ar:pia:r ] –, contraction phonétique de leurs prénoms. Adeptes de sets interminables et ultra millimétrés, ils attirent l’attention du producteur Ricardo Villalobos, pionnier de l’acid house, qui finit par les prendre sous son aile. De cette collaboration naît alors une flopée d’artistes devenus désormais de redoutables producteurs, parmi lesquels Ada Kaleh, Dan Andrei ou encore Priku. L’un des événements déterminants pour le développement de la rominimal : le festival annuel Sunwaves, organisé depuis vingt ans sur la côte roumaine et qui attire de nombreux amateurs de house et de techno.

 

 

Petre Inspirescu - De Bou

Les artistes contemporains célébrés par le marché

 

Mircea Cantor, artiste sans frontières

 

Dans Aquila non capot muscas (“L’aigle n’attaque pas les mouches”), l’un des derniers films de l’artiste Mircea Cantor, célébré au Musée de la Chasse et de la Nature du 15 janvier au 7 avril, la nature ne se laisse pas intimider par la machine. La vidéo montre un aigle jouant avec un drone; le rapace finit par chasser l’engin comme une vulgaire proie. La notion de “territoire” est en tout cas le thème central de cette carte blanche à Mircea Cantor, ici, l’artiste se fait “chasseur d’images” (“vânătorul de imagini”) en disposant les œuvres commandées à ses amis et les objets d’arts populaires empruntés au Musée du Paysan roumain de manière à leur donner un sens nouveau. Il mélange ainsi ces ready-made d’un nouveau genre à ses propres œuvres, la scénographie dialogue avec les collections permanentes du musée. L'artiste s’empare également de la Fête de l’Ours, rendez-vous annuel du musée, et y convie des groupes traditionnels de son pays qui perpétuent les rites ancestraux des hommes sauvages.

 

Lauréat du prix Marcel Duchamp 2011, Mircea Cantor produit essentiellement des vidéos et des installations minimales qui oscillent entre recherche formelle et esthétique et engagement poétique, tout en ayant des résonances métaphysiques. Après avoir intégré l’Université d’Art d’Esthétique de Cluj-Napoca, au nord-ouest d’une Roumanie communiste, l’artiste s’envole pour la France et parachève sa formation aux Beaux-Arts de Nantes. À 42 ans aujourd’hui, Mircea Cantor se définit comme le résidant d’un monde sans frontières, son œuvre accorde une attention particulière au motif et souligne les différences sociales et les frontières qui subsistent justement dans ce monde globalisé.

 

Extrait du film “Aquila non capit muscas” de Mircea Cantor

Adrian Ghenie, l'art de la putréfaction

 

Autre acteur de la scène contemporaine formé à la Cluj-Napoca sous l’ère Ceaușescu – ancien secrétaire général du parti communiste roumain exécuté en 1989 –  le fascinant Adrian Ghenie. Ses toiles figuratives et difformes, dominées par des tons rouille, présentent des effets de matière. Elle seront exposées à l’Espace Niemeyer, au sein du siège du Parti Communiste, à l’occasion de l’exposition Ex-East, du 6 février au 16 mars. Génie pour les uns, imposteur pour les autres parce sa cote a explosé en à peine un an après une vente record chez Christie’s (2009), Adrian Ghenie ne fait pas consensus.

 

Quand il ne représente pas des personnages défigurés aux allures de monstres, le Roumain qui vit entre Londres et Berlin, confronte l’univers indompté de la jungle exotique et la sophistication urbaine : ses toiles colorées mêlent formes végétales et animales indéfinissables et silhouettes humaines. Elles ont d’ailleurs été présentées lors de sa dernière exposition parisienne Jungle In Paris, à la galerie Thaddaeus Roppac. Pour la saison culturelle France-Roumanie, ses peintures, collages et dessins côtoieront notamment les œuvres de Constantin Brâncuşi, Victor Brauner, Ana Lupaş, Geta Brătescu ou encore Tristan Tzaraà.

Adrian Ghenie, “Forest Landscape with Fire”, 2018, huile sur toile – 200,5 x 290,2 cm. Courtesy of Galerie Thaddaeus Ropac

Isidore Isou, la légende à l'origine du lettrisme

 

Penseur, poète, cinéaste, plasticien… L’œuvre aussi prolifique que révolutionnaire d’Isidore Isou fait l’objet d’une rétrospective au Centre Pompidou du 6 mars au 20 mai 2019. “Les jeunes sont esclaves de leur famille, de leur époque, de l’économie, [ils] sont soumis à la hiérarchie, [ils] sont sans pouvoir et sans liberté, soumis aux vieux, lesquels se réclament toujours de leur expérience…”, écrit-il en 1950 dans le premier manifeste du Soulèvement de la jeunesse.

 

Cinq ans plutôt, il débarque à Paris après avoir traversé le “rideau de fer”, avec une valise pleine de manuscrits. Il se fait passer pour un journaliste et tente de vendre son Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique à Gaston Gallimard, en vain. Isidore Isou Goldstein de son vrai nom parvient malgré tout à imposer le lettrisme : une poésie sans mots, composée uniquement de syllabes, dénuée de tout sens immédiat. Mouvement qu’il étend à la peinture et au cinéma, en prônant un 7e art sans image, qui séduit Guy-Ernest Debord, grand instigateur de Mai 68. Il aura fallu beaucoup de détermination et quelques années à Isidore Isou pour lancer véritablement la dernière des avant-gardes parisiennes.

 

 

 

Isidore Isou “Traité de bave et d'éternité”, 1951

Saison culturelle France-Roumanie, jusqu’au 14 juillet prochain.

Le 15 février prochain, Trax magazine investit la Rotonde Stalingrad pour mettre en lumière la scène underground roumaine lors d’une soirée club exceptionnelle.

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