232


Commandez-le
Numéro
22 Yves Saint Laurent fashion show at the Stade de France

5 défilés spectaculaires qui ont marqué l’histoire de la mode

Mode

Dernièrement, les fashion weeks furent l’occasion d’admirer des défilés tous plus impressionnants les uns que les autres : une performance théâtrale au Palais de Chaillot pour Maison Margiela Artisanal, un défilé sur les escaliers de la piazza di Spagna de Rome pour Valentino, un lâcher de boules de feu au Palais de Tokyo chez Rick Owens… Des présentations sensationnelles, qui ont autant marqué le public présent qu’enflammé les réseaux sociaux. 

Vidéo du défilé Thierry Mugler automne-hiver 1995-1996.

Présenter une collection n’a pas toujours impliqué un show spectaculaire. Dans la première moitié du XXe siècle, c’est dans l’intimité des petits salons privé, que les créations haute-couture sont présentées sur des mannequins à une poignée de clientes privilégiées et quelques journalistes. De temps en temps, les couturiers s’aventurent hors de ces espaces capitonnés pour en explorer d’autres : ceux du théâtre par exemple, à l’image de Paul Poiret qui concevait en 1913 les costumes de la pièce de théâtre Le Minaret, ou encore de Gabrielle Chanel en 1924 qui créait les silhouettes du ballet russe Le Train Bleu… À la fin des années 1960, l’apparition du prêt-à-porter et la démocratisation de la mode vont bouleverser le rôle et le format du défilé, tandis que le rôle du créateur évolue : de nouveaux noms comme Thierry Mugler ou Jean-Paul Gaultier apparaissent. Loin des rituels rigides que sont les présentations haute-couture, le prêt-à-porter va ouvrir un océan de possibilités dans lequel les créateurs de mode s’improviseront metteurs en scènes, transformant le défilé de mode en un court spectacle où ils expriment leur vision créative. D’Alexander Mcqueen à Martin Margiela en passant par Yves Saint Laurent, découvrez cinq défilés qui ont révolutionné l’histoire de la mode.

 

 

1. Les défilés Thierry Mugler automne-hiver 1984-1985 et automne-hiver 1995-1996

 

Thierry Mugler a été le premier — et probablement le meilleur — showrunner de la mode. Il marque les esprits dès 1984, avec un défilé anniversaire inédit dans toutes ses proportions, dix ans après la création de sa maison. Organisé au Zénith de Paris, le spectacle se déploie sur un podium de 35 mètres, et est pour la première fois ouvert au public (ce dont certains labels s’inspireront, à l’image du défilé Marine Serre printemps-été 2023 en juin dernier ou encore Diesel en septembre prochain). L’évènement est mémorable : en tout, 6 000 personnes ayant acheté leurs places assistent à la représentation. Fait exceptionnel, Thierry Mugler a tout coordonné lui-même, des lumières, au décor, en passant par les 250 tenues qui se succèdent au rythme des tubes de l’époque. Pour les vingt ans de la maison, le créateur réitère l’expérience mais, cette fois-ci, au Cirque d’hiver. À nouveau, il veille à tous les détails de ce défilé-spectacle totalement démesuré, qui sera rediffusé intégralement à la télévision, en direct sur Paris Première. Un évènement inédit pour un défilé de mode, qui deviendra une habitude au cours des prochaines années. Sur les airs de Sex Machine de Bobby Byrd et James Brown, les mannequins stars Naomi Campbell, Jerry Hall, Claudia Schiffer, et Kate Moss incarnent ses créations les plus iconiques, témoignant de son génie sans fin. Comme écrin, il conçoit une scène spectaculaire avec, en son centre, une immense étoile, en référence à son capiteux parfum Angel. De ce défilé subsistent des silhouettes cultes : sa combinaison en métal et Plexiglas conçue avec l’artiste Jean-Jacques Urcun fera la une des plus prestigieux magazines de mode, ou encore sa robe de velours et satin inspirée par le tableau La naissance de Vénus du peintre renaissant Botticelli, qui sera arborée en 2019 par Cardi B aux Grammy Awards… Un véritable moment de mode, dont on a pu admirer les souvenirs lors de l'exposition dédiée au créateur au Musée des Arts décoratifs jusqu'en avril dernier. Et si Thierry Manfred Mugler nous a malheureusement quittés en début d’année, l’extravagance teintée de glamour de sa maison demeure, perpétuée par le génial créateur américain Casey Cadwallader arrivé en 2017 — qui l’a prouvé dans la vidéo de sa dernière collection printemps-été 2022.

 

 

Vidéo du défilé Martin Margiela printemps-été 1989.

2. Le défilé Martin Margiela printemps-été 1989

 

À la fin du mois d’octobre 1988, dans un petit café-théâtre parisien de 300 places, le beau monde de la mode s’agite. Installés sur de rustres bancs en bois disposés dans le Café de la Gare, ces derniers, parmi lesquels Jean-Paul Gaultier, patientent avant le début du premier défilé de la maison du créateur belge Martin Margiela, tout juste diplômé de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers. En guise d’invitation, une simple page de journal envoyée dix jours auparavant, sur laquelle les informations du défilé sont entourées en rouge, perdues parmi les annonces publicitaires. Au sein du théâtre, le décor se veut tout aussi simple : des grandes toiles blanches disposées au sol font office de podium, sur lesquelles vont se succéder sur des chansons des Rolling Stones, Iggy Pop et Velvet Underground 52 silhouettes; qui se faufilent également parmi les invités. Trempés dans de la peinture fraîche, les pieds des mannequins maculent de rouge la piste. Certaines sont pieds nus, et d’autres portent les fameuses Tabis, que le créateur introduit dès le premier passage du défilé avant de les commercialiser en 1992. Imaginée comme une chaussure "invisible”, la bottine, dont la forme sépare le gros orteil du reste du pied, doit donner l’illusion d’un pied nu, posé sur un talon. C’est en tout cas ce que les traces au sol — réutilisées en motif pour le défilé suivant — laissent suggérer. Le visage des modèles sont voilés, totalement anonymes, alors même que l’époque voit naître les premières super-model (en 1998, il fera même défiler des cintres à la place des mannequins). Avec cette prise de position marginale dans la mode, Martin Margiela transforme une présentation classique en un happening artistique, qui, par ailleurs, condense les piliers de sa pratique : le blanc, les lieux underground, la nudité traitée comme une matière… Pour cette collection, la maison ne comptera que sept clients, dont deux seulement seront livrés du fait de problèmes de production. Au-delà d’une vocation purement commerciale, ce défilé posera les bases de l’univers du créateur et connaîtra malgré tout un grand succès médiatique, à tel point que les prochaines invitations s’arracheront, tant par leur originalité que pour leur valeur symbolique. Une excitation que le créateur alimentera continuellement, en organisant un an plus tard son défilé dans un jardin abandonné du 20e arrondissement de Paris, avec, en guise d’invitation, des dessins coloriés au feutre par des enfants… La légende Margiela était née.

Vidéo du défilé Versace automne-hiver 1999-2000.

3. Le défilé Versace automne-hiver 1999-2000 

 

Tandis que Martin Margiela cachait le visage de ses mannequins, Gianni Versace choisissait, lui, d’en faire le climax de ses défilés. En particulier pour celui de sa collection automne-hiver 1991-1992, incontournable puisqu’il inaugure l’ère flamboyante des supermodels. Alors que le tube de George Michael Freedom! ’90 envahit les ondes depuis plusieurs mois, le créateur italien la choisit comme la bande-son de sa présentation. Mais il n’emprunte pas que son rythme entraînant au chanteur… Sorti en octobre 1990, le clip de la chanson réunissait en effet cinq mannequins, célèbres pour leurs couvertures de magazines, mais rares sur les podiums : Naomi Campbell, Linda Evangelista, Tatjana Patitz, Christy Turlington et Cindy Crawford. C’est alors que Gianni Versace, sur une idée de sa sœur Donatella, décide de les faire monter sur son podium. Début 1991, ces dernières enflamment ce défilé, depuis devenu culte. Aussi sexy qu’on puisse l’imaginer, elles arborent les créations moulantes et colorées de Versace pour son final, main dans la main, chantant en playback les paroles de Freedom! '90. Le public est galvanisé : les supermodels sont nés, décrochant pendant les prochaines décennies les plus gros contrats tout en arpentant les podiums des maisons les plus prestigieuses, qui, passé ce défilé, vont toutes se les arracher. En 2018, Donatella Versace, qui a succédé à son frère après son assassinat en 1997, rend hommage à ce moment iconique de la mode en invitant les stars du défilé de 1991 à clôturer son show ; Carla Bruni, Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Cindy Crawford, Helena Christensen… Dieu créa la femme, Versace la supermodel. 

Vidéo du défilé Alexander McQueen printemps-été 1999.

4. Le défilé Alexander McQueen printemps-été 1999

 

Alexander McQueen est connu pour ses nombreuses performances sensationnelles : on pense à son podium recréant un jeu d’échecs géant en 2005, sa présentation qui a (littéralement) pris le feu en 1997 ou encore son célèbre défilé Voss en 2001 où l’écrivaine Michelle Olley apparait nue et masquée. Le créateur anglais, malheureusement disparu en 2010, ne lésinait pas sur les moyens, et encore moins dans la provocation. Celui qu'on surnomme l'enfant terrible de la mode organise pour son défilé N°13 printemps-été 1999 une performance dans un hangar désaffecté, qui marquera à la fois l’histoire de la mode et celle de sa maison. Loin du coup marketing — la maison refuse même une invitation à Victoria Beckham, qui n’est pas encore une femme d’affaires respectée, afin de concentrer l’attention du public sur le podium. Les mannequins défilent autour de deux robots immobiles installés de chaque côté de la pièce, semblables à ceux utilisés pour repeindre les carrosseries de voiture. Pour le final, Shalom Harlow prend place au centre de la salle. Debout sur une plaque tournante, la top arbore une robe bustier blanche tenue par une ceinture. Sur une musique d’opéra de plus en plus stridente, elle se débat tandis que les robots, maintenant animés, projettent des jets de peinture noirs et jaunes sur la mousseline immaculée. À la manière des drippings du peintre abstrait Jackson Pollock, la robe est recouverte de tâches de couleurs, tableau grandeur nature du génie d’Alexander Mcqueen. Puis Shalom Harlow marche vers les caméras, le visage plein d’éclaboussures, avant de quitter le podium. Ni lui, ni les spectateurs médusés, ne pouvaient anticiper le résultat de cette performance, et là se trouvait justement le cœur du sujet. La violence d’une industrie toujours plus exigeante envers des créateurs confrontés à l’angoisse de la page blanche, la dichotomie entre fabrication industrielle (les robots) et artisanale avec les broderies anglaises de la robe et l’hommage aux Arts and Crafts (mouvement fondateur dans les arts décoratifs anglais de la fin du XIXe siècle) auxquels font références les autres tenues de son défilé en cuir, bois ou raphia. Autant de revendications qu’Alexander McQueen n’aura de cesse de multiplier au sein de ses défilés.

Vidéo du défilé Yves Saint Laurent du 12 juillet 1998.

5. Le défilé Yves Saint Laurent du 12 juillet 1998

 

Si Yves Saint Laurent est plus connu pour l’élégance de ses défilés que pour leur faste, celui du 12 juillet 1998 est l’exception qui confirme la règle. Organisé au Stade de France lors de la finale de la Coupe du Monde de football, il s’est tenu devant les 84 000 personnes présentes dans les gradins pour ce match mémorable ainsi que ses 1,7 milliards de téléspectateurs. Une immense audience, à la hauteur de la carrière du créateur, qui célébrait l’héritage de sa maison inaugurée en 1962. Remplir un stade de ses créations, aucun créateur ne l’avait jusqu’ici imaginé : sauf Yves Saint Laurent, qui a réuni pour l’occasion plus de 300 pièces de ses archives, piochant dans 174 de ses collections. Ainsi sa saharienne foulait-elle la pelouse du stade de France, suivie de son iconique tailleur-pantalon, sa robe Mondrian, ses vestes brodées de citations de Cocteau et Apollinaire… En tout, le défilé d’une quinzaine de minutes a nécessité le savoir-faire de plus de 900 personnes, parmi lesquelles une ribambelle de supermodels comme Carla Bruni, Adriana Karembeu, et sa muse Laetitia Casta. Dans une chorégraphie en six actes, les silhouettes défilaient par thématique, avant de se rejoindre au centre du terrain pour le final, en formant le fameux logo YSL dessiné par le célèbre graphiste ukrainien Cassandre (1901-1968), visible en hauteur depuis les gradins. Une démonstration magistrale qui témoigne de l’influence d’Yves Saint Laurent dans la culture française. Trois ans plus tard, il se retirait du monde de la mode.