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Numéro
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Qui est Charles de Vilmorin, jeune prodige et nouveau directeur artistique de Rochas?

Mode

Deux collections ont suffi à faire éclater aux yeux du monde tout le talent de Charles de Vilmorin. À l’âge de 24 ans, le jeune prodige d’une élégance troublante a été nommé, en février dernier, directeur artistique de la maison Rochas et est également finaliste du prix Pierre Bergé de l'ANDAM 2021 et du prix LVMH 2021.

L’univers de Charles de Vilmorin a ceci de fascinant que ses observateurs ne cessent d’y voir des références, parfois assez diverses. Est-il pop, fantasmagorique (avec ses croquis de créatures merveilleuses et étranges, licornes, elfes…), psychédélique (comme semblent l’indiquer ses couleurs vives qui se télescopent, ou des motifs de papillons) ? On y voit aussi volontiers des influences des dessins de Jean Cocteau (certains visages), à moins qu’il ne s’agisse de ceux d’Henri Matisse, ou des Nanas, les célèbres sculptures de Niki de Saint Phalle… Bref, dans les figures que trace le jeune Charles de Vilmorin sur ses vêtements, dans ses couleurs et dans la liberté qu’il affiche en matière de construction des pièces, tout un univers cultivé se reflète. Il nourrit la singularité d’une garde-robe destinée aux jeunes gens contemporains, à la fois effortless dans ses formes douces, et théâtrale dans ses volumes. Même le visage du créateur de 24 ans affiche des traits d’une élégance venue d’une autre époque, comme si Jean Marais, jeune, avait fusionné avec Yves Saint Laurent dans sa trentaine (à qui on ne cesse de le comparer). En février dernier, la maison Rochas annonçait la nomination du prince mystérieux à sa direction artistique, alors qu’il ne comptait encore que deux collections à son actif. Numéro a rencontré le jeune prodige dans ses bureaux parisiens. 

 

NUMÉRO : Comment est née votre première collection, celle des bombers et des manteaux colorés, qui vous a fait connaître sur les réseaux sociaux ? 

CHARLES DE VILMORIN : À l’époque, je venais de finir mon école de mode, quatre ans d’études très intenses, riches en émotions. C’était en juin 2019. Il fallait, pour valider mon master, que j’effectue un stage de six mois dans une maison. J’ai pris mon temps pour chercher ce stage, car j’ai réalisé des projets que je n’avais pas eu le temps de faire. Du coup, quand j’ai commencé à démarcher les maisons, elles m’ont répondu qu’elles avaient déjà trouvé leurs stagiaires. Mes parents m’ont mis la pression en me disant : “Si tu ne trouves pas de travail, tu reviens habiter chez nous, on ne va pas te prendre en charge alors que tu ne gagnes pas ta vie.” C’était donc un peu la panique. À ce moment-là, un collectionneur m’a contacté. Il a voulu voir mes pièces et il a acheté une grande partie de ma collection de fin d’études. Je me suis donc retrouvé avec des moyens financiers me permettant de monter ma marque et de lancer ma première collection. J’avais posté un bomber frappé d’un cœur sur Instagram, et il avait donné lieu à des réactions positives. Je me suis donc dit que pour ma première collection, j’allais reprendre cette pièce et la décliner avec des motifs et des formes différentes. Je voulais proposer des pièces qui n’avaient pas une apparence trop complexe, car pendant mes études à la Chambre syndicale de la couture, j’avais dû continuellement prouver ma créativité avec des coupes très compliquées. J’ai dessiné ces bombers colorés très rapidement. L’inspiration était une ode à l’amour, à la tolérance. Dans les photos qui accompagnaient la collection, des couples s’embrassaient. 

 

Ce sont vos amis qui ont posé pour ces photographies ? 

Oui, ce sont des amis proches. Pour la collection que j’ai présentée en janvier, cette année, pendant la Semaine de la couture, j’avais aussi choisi des gens que je ne connaissais pas, mais qui m’avaient contacté sur Instagram. C’était l’occasion de les rencontrer. 

 

Vos collections ne sont pas genrées, est-ce un aspect essentiel de votre travail ?

Cela fait vraiment partie de mon processus, en effet. Cette façon de se tenir en dehors des codes des genres nourrit une énergie qui m’inspire beaucoup.

 

Vous avez déclaré que vos amis portent vos pièces extravagantes pour sortir le soir, mais vous préférez, personnellement, rester plus discret dans votre allure. 

Exactement. En ce moment il n’y a plus de soirées, mais ce sont des pièces que les gens aiment porter autour de moi. Pour ma part, j’aime être plus sobre parce que je n’ai pas envie de m’enfermer dans un style précis, une allure précise. J’aime rester le plus discret possible.

Peut-on connaître le nom du mystérieux collectionneur qui a acheté une grande partie de votre première collection ? 

Je préfère ne pas le dire.

 

Vous êtes un descendant de Louise de Vilmorin [écrivaine, scénariste, amie de grands artistes…], ce qui n’est pas rien. Quelle influence votre illustre aïeule a-t-elle eue sur vous ? 

Alors… il faut savoir que la famille Vilmorin a de nombreuses ramifications. Je ne suis pas extrêmement proche de cette branche-là. Par exemple, je ne suis jamais allé à Verrières-le-Buisson, où elle avait sa maison. Cela dit, effectivement, il règne dans ma famille une atmosphère créative et artistique qui m’a beaucoup porté.

 

Avez-vous grandi en pensant que vous alliez devenir créateur de mode ?

J’ai commencé très tôt à m’intéresser aux arts et à beaucoup dessiner. Mais pendant toute une partie de mon enfance, je voulais être metteur en scène de théâtre. Mon grand-père avait construit dans sa maison une vraie salle de théâtre
avec une scène et des coulisses, où je montais des pièces en reprenant des histoires que je pouvais lire, des romans. J’allais dans les cinémas pour récupérer des grandes affiches de films qui n’étaient plus projetés, et je réalisais des décors autour… J’adorais lier les lumières, les costumes, les histoires et les dessins que je faisais. Je me suis rendu compte plus tard que la mode réunissait toutes ces choses. 

 

La haute couture vous inspire-t-elle davantage que le prêt-à-porter ? 

Ce sont deux manières de créer totalement différentes. J’aime les pièces couture qui expriment une recherche artistique, et celles de prêt-à-porter destinées à être portées au quotidien. Avant d’entrer à la Chambre syndicale de la couture, je dessinais mais je n’avais jamais touché une machine à coudre. Là-bas, j’ai appris le travail sur le vêtement. Mais l’enseignement était très axé sur la technique, et moi je préférais expérimenter sur un Stockman plutôt que de soigner des finitions. Du coup, la première année a été un peu compliquée, mais ensuite les enseignants ont compris comment je fonctionnais et ils m’ont laissé plus de liberté. Je ne travaille pas avec des patrons, je ne prends aucune mesure. Je ne fais pas non plus de toile, je travaille directement avec le tissu et je fais évoluer la pièce petit à petit. 

 

Comment s’est déroulée votre rencontre avec Philippe Bénacin, P-DG de Rochas, lorsqu’il vous a confié les rênes de la maison ? 

Cela s’est fait il y a quelques mois… La maison veut renouveler sa mode, et le fait que je sois très jeune, que j’aie si peu d’expérience, est un risque mais aussi une vraie richesse. Philippe Bénacin a envie d’apporter quelque chose de plus naïf, et peut-être de plus brut à la marque – car j’ai une façon de travailler qui est très brute. 

Je suppose que la maison Rochas a aussi l’intention de s’adresser davantage aux jeunes de votre génération… 

Bien sûr. Rochas bénéficie d’une clientèle installée, qui n’appartient pas à ma génération, et qu’il faut conserver. Mais j’espère que ce que je vais faire parlera aussi à des gens plus jeunes. 

 

Quelle était votre vision de la marque avant qu’elle ne vous contacte ? Louise de Vilmorin était proche d’Hélène Rochas… 

Mes grands-mères aiment les parfums et les beaux vêtements, sans pourtant en posséder. Le logo Rochas était très présent dans la famille. Donc la marque m’était assez familière. Je suis très content d’entrer dans une maison à fort patrimoine, pour pouvoir le réinterpréter et lui donner une nouvelle vie. C’est un défi qui m’excite.

 

Quel brief vous a-t-on fait ? S’agit-il de proposer des pièces très fortes, pour l’image, et pour vendre les parfums ? Ou bien des vêtements plus commerciaux, qui seront portés ? 

Je vais mélanger les deux, et pour moi, ce n’est pas du tout une corvée de faire des pièces commerciales pour les boutiques, au contraire, cela m’intéresse. Les défilés feront bien sûr  la part belle aux pièces plus théâtrales. J’ai pris mes fonctions il y a un mois, et depuis je vais souvent en Italie pour surveiller la fabrication. La pré-collection sortira en juin et la collection printemps-été 2022 en septembre. On a avancé très vite, beaucoup de pièces sont déjà prêtes. 

 

On compare souvent votre physique à celui d’Yves Saint Laurent jeune. Aimez-vous en jouer ? Vous vous étiez mis en scène dans les photos de votre première collection. 

C’est un énorme compliment qu’on me compare à Yves Saint Laurent. Aujourd’hui, les gens ont tendance à préciser : “Tu lui ressembles, mais vous ne faites pas du tout la même mode.” Je m’étais mis en scène parce que j’aime jouer un personnage, même si je suis assez timide. Dans ma manière de me représenter, j’ai beaucoup joué sur le cliché de l’artiste dans sa petite chambre, qui a de la peinture partout.

 

Du fait de votre parenté avec Louise de Vilmorin, un fantasme vous entoure. Cette fascination a-t-elle été plutôt un avantage ou un problème ? 

Être associé à Louise de Vilmorin ne m’a jamais trop dérangé. C’est un très bel héritage, même si je ne la connaissais pas. Ses inspirations ont bien sûr irrigué mon environnement, alors même que je n’étais pas proche d’elle. L’annonce de mon arrivée chez Rochas, il y a un mois, a entraîné de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux, et beaucoup d’articles de presse où, souvent, ma légitimité était remise en cause. On a dit que j’étais richissime et que je dessinais dans le château de Verrières-le-Buisson… Que j’étais un gosse privilégié, alors que j’ai fait un prêt étudiant et que mes parents n’ont jamais mis un centime dans ma marque, j’ai tout financé seul. Du fait que j’ai un nom à particule, on a dit que j’étais forcément pistonné. Ou encore que j’avais été nommé uniquement parce qu’Hélène Rochas était proche de Louise de Vilmorin. Alors que leur amitié date des années 50. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts…